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Full text of "Mémoires de Hollande, histoire particulière en forme de roman"

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MÉMOIRES 

DE HOLLANDE 



TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURË 

Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation 

rue de Vaogirard , 9 




MADAMK Dis SKViGNl^. 



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MADAME DE LA FAYIlTTE 



HÉMOIRES 

DE HOLLANDE 

HISTOIRE PARTICULIÈRE EN FORME DE ROMAN 
M— LA COMTESSE DE LA FAYETTE 

QUATRIÈME EDITIOIf 
KSTDS SUK l'cDITIOV OaiGIHALB 

PAR I. P. A. PARISON 

ET PUBLIÉE AVEC DES NOTES 
PAR A. T. BARBIER 

AJtCIBS 8BCACTAI1B DBS BIBLIOTlàQCBS 
DB LA COVBOimB 



PARIS 

J. TEGHENER, LIBRAIRE 

RUE DE l'arbre-sec 
raàs LA COLOBHAVB DO LOUVBB 

H DCCC LVI 



I 



A MESSIEURS 

LAHURE, IMPRIMEUR, 

ET LALODX, 

PROTE DE SON IMTBIMERIE* 



Paris, le 22 août 4856. 

Messieurs , 

Pendant que vous terminez l'impression 
des Mémoires de Hollande^ ce livre que j'ai 
trouvé , il 7 a dix ans , à l'état de fossile , 
pour -ainsi dire, M. Flourens, dont je suis 
le cours d'Ontologie, achève , à l'aide du 
feu central^ des faunes et des fossiles réels , 
la démonstration biblio - physiologique de 



II A LIMPEIMEUR. 

la recomposition du globe terrestre et de la 
nature animée. Il en conclut Funité et la 
simultanéité de la création. 

Notre élaboration , vous le comprenez, 
ne saurait justement se comparer à cette 
belle découverte , que sous le rapport du 
temps qu'il nous a fallu pour atteindre le 
point où nous sommes arrivés. Tout n'est 
cependant pas encore fini ; un portrait gravé 
est de toute nécessité y puisque Mme de La 
Fayette nous a donné elle-même son por- 
trait écrit à la page 107. M. RifTaut sera 
probablement chargé par M. Techener de 
reproduire la peinture de Beaubrun , avec 
son talent bien connu, par le procédé de la 
photographie. Ce sera là encore, si Ton 
veut , une espèce de résurrection , car la 
beauté et l'esprit que possédait la charmante 
amie de Mme de Se vigne n'ont pu , de son 
vivant , trouver grâce auprès de ses pré- 
tendus amis. Dans la belle galerie du 
château d'£u , aujourd'hui encaissée en 



A L IMPRIMEUR. 111 

Angleterre , Mme de La Fayette a été cari- 
caturée, le mot n'est pas trop fort, par 
Mlle de Montpensier, qui n'a pu lui par- 
donner l'hospitalité offerte à Segrais , ni le 
bon mot de Mme de Longueville , bien ac- 
cueilli par Mme de La Fayette , sur le ma^ 
riage deLauzun, ainsi qu'elle le rapporte 
elle-même dans ses Mémoires , à la date 
de 1671. Heureusement qu'il existe deux 
portraits identiquement ressemblants , celui 
de la galerie de Versailles, sous le n» 4263, 
et celui de la collection de M. le marquis de 
Biencourt , que Von doit incontestablement 
au pinceau de Pierre Mignard, qui l'a repré^ 
sentée avec un bouquet de jacinthe blanche 
et bleue au côté, remplacé par une broche 
en grenat dans la peinture de Versailles* 
Vous ave^ pu vous apercevoir que les sa- 
vants amis , comme on les a déjà appelés 
quelque part, ont adultéré les Mémoires de 
Hollande et les Maximes^ données sous le 
nom d'un annotateur , avec raison , dans 



IV A l'imprimeur. 

l'édition variorum de M. Jannet, des Maxi- 
mes de La Rochefoucauld. 

Prenez donc patience, tout vient à point 
à qui sait attendre ^. 

Agréez , Messieurs , l'assurance de ma 
considération distinguée , 

A. T. Barbier. 



< Effectivement, à Pinstant où je termine les Mè^ 
moires de Hollande , j'ai découvert les pensées dont 
Huet et Pabbé Duguet nous ont révélé Texistence, le 
premier dans le Huetiana , et le second dans la lettre 
à Mme de La Fayette insérée au tome II de son re- 
cueil de 1753. 

Elles vont paraître à la suite de ces Mémoires , 
réunies à celles de la sœur Eugénie Amanldd'An-. 
dilly. Voy., p. 322, deux pensées de la sœur Eugénie. 




AVERTISSEMENT 

DE L'ÉDITEUR. 

Tout doit paraître singulier dans 
la publication d'un ouvrage du mi- 
lieu du beau siècle de Louis XIV, 
et provenant d'un auteur aussi il- 
lustre que Mme de La Fayette. On 
demandera d^abord comment cet ou- 
vrage est demeuré inconnu , quant à 
son attribution tardive à Mme de 
La Fayette , et secondement par 
quelle circonstance heureuse une ré* 



AVERTISSEMENT 



vélation si curieuse a-t-elle été faite 
à Péditeur? Il répond à la première 
question que les amis de Tauteur 
désappointés, honteusement discrets, 
n'ont laissé échapper qu'à leur corps 
défendant le secret de notre mo« 
derne Egérie , qui aimait à garder 
l'anonyme autant qu'elle aimait les 
travestissements. Le savatit Huet, 
dont la belle et précieuse correspon- 
dance manuscrite , en deux volumes 
in*quarto, fut déposée par mon oncle 
en 1796 (voy. le Dictionnaire des 
Anonymes., t. IV, p. 5), en vertu 
d'un ordre du gouvernement d'a- 
lors, à la Bibliothèque impériale, 
m'a été d'un grand secours. Le tra- 
vail consciencieux de dom Poirier, 
sur cette correspondance , compris 
dans les travaux de la commissiop 



DE L EDITEUR. 



des arts, aux manuscrits de la même 
bibliothèque, m'a été aussi en aide par 
un signe indicateur qu'il y a placé. La 
Bibliotheca Telleriana m'a fourni le 
développement du titre qui est en 
tête de ce livre ; je n'ai eu besoin 
que d'y insérer un nom illustre. La 
Bibliothèque de Sainte - Geneviève 
s'était enrichie, par le don que lui 
Gt l'archevêque de Reims de six 
mille volumes, au nombre desquels- 
se trouve celui qui a servi pour cette 
réimpression. J. G. Graevius, savant 
hollandais qui avait fait les pre- 
mières avances à Huet pour être 
son correspondant littéraire, a écrit 
ou fait écrire à la page 243 , deuxième 
partie de la Bibliotheca HeinsianUy 
cette indication qu'on lit à la suite 
des Mémoires de Hollande .: Cest 



AVERTISSEMENT 



un ronuin par Mme de La Fajette, 
Quelle boQae fortune pour un lecteur 
de vieux catalogues ! Dès ce moment 
l'éditeur n'eut plus de repos jusqu'à 
ce qu'il eût découvert le portrait peint 
de Mme de La Fayette; car il avait la 
conviction que le portrait de José- 
beth tracé dans les Mémoires^ p. 1 07, 
étaitcelui de l'héroïne, et qu'il existait 
quelque part en peinture. 11 alla donc, 
en 1846, accompagné de sa femme, 
visiter la riche galerie dont Made- 
moiselle avait embelli le château 
d'Eu. Il ne pouvait affirmer que le 
tableau représentant une femme que 
l'on y voyait ^lors enveloppée de 
larges draperies et déclamant au pied 
d'une masse de rochers, fût le por- 
trait du modeste coauteur de Zo/^fe. 
Elle ouvre une grande bouche : 



DE L EDITEUR. 



serait-ce une malice de la jalousie de 
Mademoiselle? 

Mme de Motteviile , historien fi- 
dèle, n'a nommé Mme de La' Fayette 
qu'une seule fois, en faisant dire h 
la princesse : « J'ai vu le carrosse 
de Lauzun à la porte de Mme de 
La Fayette! » Au reste, Josébeth a 
très-bien répondu , comme on le 
verra dans ces Mémoires j p. 108, 
aux femmes envieuses de sa beauté. 
L'état civil du Havre fut interrogé 
ensuite vainement. Nous allâmes 
(je reprends ici la forme d'expres- 
sion à la première" personne) , nous 
allâmes visiter dans le même but 
la ville de Caen, une des plus sa- 
vantes de France, lieu de naissance 
de Huet ; toujours même nuage, 
même brouillard. Je lus et relus les 



AVEaTISSEMRNT 



poésies latines, italiennes et même 
grecques de Ménage , qui a loué à 
outrance Mme de La Fayette , comme 
Pétrarque la belle Laure. J'y décou- 
vris un jour que notre héroïne était 
née ripis Sequanicis. Revenu à Paris, 
j'interrogeai notre dépôt de la pré- 
fecture, avec des dates précises, que 
je remis à un employé très-zélé, le- 
quel me rapporta non-seulement l'acte 
de naissance, mais l'acte de mariage 
de Mme de La Fayette. La ville me 
Ht la galanterie de me délivrer gratis 
ces deux pièces, pour me récompen- 
ser, sans doute , de lui avoir restitué 
une de ses plus intéressantes célébri- 
tés née dans ses murs , sur la paroisse 
Saint-Sulpice. Ces deux pièces sont 
imprimées in extenso dans V appen- 
dice qui termine ces Mémoires. On 



DE l'Éditeur. xi 

P^nse bien qu^un tel encouragement 
^e fit redoubler d'ardeur pour venir 
^ tout de mon entreprise. Je fis part 
^e mes découvertes à mon ami ; que 
dis-je, à mon ami ? à celui de toute 
t^a famille, à M. Parison, que j'ai 
^u le bonheur de connaître pendant 
plus de cinquante ans. Mous con- 
vînmes de faire ensemble un travail 
de sage révision d'une œuvre aban- 
donnée forcément à des typographes 
moins soigneux que ceux de nos 
jours. Nous nous apercevions bien, 
dans le cours de notre révision j que 
nous avions affaire à deux autres es- 
prits d*élite qui nous donnaient le 
change sur beaucoup de points éclair- 
cis aujourd'hui. C'étaient , il faut 
bien le dire, Huet et Ménage ! Mme de 
I^ Fayette y exhumée de son torar 



AVEaTISSEMENT 



beau, semble nous dire : ce Ce livre 
est eo partie le mieo, je le réclame ; 
voici mon portrait, que j'ai trace 
moi-même ; il est l'esquisse de celui 
qui est à Versailles et dont vous avez 
sous les yeux la gravure. Mon amie 
en est témoin. » 

La lumière se faisait cependant 
peu à peu. 

Ménage, Segrais, La Rochefou- 
cauld et Huet en dernier lieu , ont 
eu le rare privilège de voir jaillir les 
éclairs de génie du cœur et du cerr 
veau de Mme de La Fayette , mais 
ses œuvres matérielles sont restées 
imparfaites , surtout sous le rapport 
de la typographie ; elle peut être; 
comparée à Shakspeare , dont les 
œuvres n'ont atteint que successi- 
vement leur degré de perfection 



DE L EDITEUR. XIII 

par les travaux réunis des Boydeli . 
réunis à ceux des érudits tels que 
Johnson, Steevens, Malone^ Douces 
Weller Singer et autres. 

Nous nous renfermions dans le ca- 
binet de M. Parison les mardis, pour 
conférer sur tout ce qui pouvait se 
rattacher aux Mémoires de Hollande ^ 
et particulièrement à notre héroïne 
et à rhistoire littéraire de cette épo- 
que. Pour ce qui concerne mes re- 
cherches dans les diverses bibliothè- 
ques de Paris, j'ai amplement profité 
de la complaisance de M, Cayx, vice- 
recteur de l'Université ; de MM. Pau- 
lin Paris et Claude , attachés au 
département des manuscrits de la 
Bibliothèque impériale ; de mon cou- 
sin Louis Barbier, bibliothécaire du 
Louvre, Dans ces mêmes recherches, 



AYCETISSEllESIT 



M. Parison m'avait recommandé de 
ne pas oublier Mlle de Vertus, sa 
compatriote, si courageuse pendant là 
persécution des jansénistes de Port- 
Royal; je lui découvris une dizaine 
de lettres de cette estimable personne 
dans le manuscrit de Tabbé !Nîcaise. 
Je rapportais à M. Parison le produit 
de mes recherches, et ensuite nous 
procédions au travail de révision sur 
une copie préparée d'avance pour 
l'impression. Combien de fois j'ai 
admiré le goût sûr, les connaissances 
étendues, la perspicacité prudente de 
mon ami, disciple de Chardon de La 
Rochette, nourri comme lui de la suh* 
stance des meilleurs écrits de Tanti- 
quité et des temps modernes ! Il était 
doué d'un caractère sensible et re- 
connaissant : un notaire lui ayant 



DE L*ÉU1T£VR. XV 

^vai$ un modèle dé testament .olo-- 
g^v^phe qu'il lui avait demandé , il 
^<sait amèrement à ses amis : u Je ne 
pourrai jamais écrire : Ceci est mon 
^'Siamçnt. » Un jour, cependant, au 
'"^Uieu de notre conversation , il me 
'"appelait que le Troyen Grosley 
^ ^ait été tellement charmé de Tama- 
^^lité d'un jeune enfant, qui , sur sa 
^^mande , lui avait abandonné de 
^^n cœur une pomme à laquelle il 
^^nait beaucoup, qu'il ne l'oublia 
t^Qs dans son testament. Il n'a pas eu 
•^ courage d'accomplir sa pensée. 
^lût à Dieu qu*il eût eu ce cou- 
lage ! une succession assez impor- 
tante, accrue lentement par un amour 
désintéressé des lettres , n'aurait pas 
livré sa bibliothèque, son unique tré- 
sor, un peu entaché de hibliota- 



XVI AVERTISSEMENT DE L EDITEUR. 

phie * à la vérité, aux contentions de 
plusieurs héritiers collatéraux . Que de 
délicieuses matinées nous avons pas- 
sées ensemble ! C'est pour acquitter en 
partie ce que je dois à la mémoire de 
M. Parison , et pour faire un peu 
de bien à la vieille domestique qui 
Ta vu mourir dans ses bras , que je 
publie les Mémoires de Hollande. 

A, T. B. 



' Il a beaucoup ri lorsqu^un journaliste, 
amateur d'autographes , l'avait appelé bibl'w 
phobe au lieu de bililiotaplie. 



ÉPITRE DÉDICATOIRE 

DE L'ÉDITION ORIGINALE •, 

ADRESSÉE SOUS I.E"N0M DE MICHAIXET AU SECRETAIRE 

ISU CABINET DE LOUIS XIV, IM PRÉSIDENT ROSE, 

MEMBRE DE l' ACADEMIE FRANÇAISE. 

(On remarquera une accentuation qui aurait convenu 
à un imprimeur picard des environs de Sentis, où 
Rose possédait un petit fief.) 

Monsieur, 

Il y a dix ans que ces Mémoires vous au" 
roient été présentez sifen avais pu disposer 
aussi' tost qu'ils furent faits; mais comme 
Fautheur ne s'estoit appliqué à ce genre 
d* écrire dans la vie retirée qu'il mené, que 
^ pout^ égayer un peu sa solitude , // ne les fit 
point paraistre (sic) ; et même il a toujours 

• De Paris, Michallet, 4678, in-12. Voy. , au sujet 
de cette édition , une lettre de M. W'eiss , Bulletin du 
Bibliophile, j uin 1 8 56 . 

b 



EPITRE DEDICATOIKE. 



ST peu présumé du mérite de sa plume ^ qu^il 
ne les croyait pas dignes et être donnez au 
public. Enfin le hazard m* en ayant mis un 
manuscrit entre les mains , je Par montré à 
des gens d'esprit qui rtont pas été de ce 
sentiment^ et ils en ont fait V éloge dtune 
manière qui ne m* a pas moins engagé que 
leurs plus vives instances à V impression de 
ce volume. Il est vrai que leurs applaudis- 
semens (sic) n^ont pas encore été capables de 
faire condescendis tautheur à laisser décla- 
rer son nom. Mais malgré sa modestie^ un 
art secret de plaire et d'instruire qui se fuit 
sentir ilans tout ce livre , et surtout une rare 
méthode de ramener les plus indifférentes 
matières aux purs sentimens de la religion 
et de rhonneur, fera juger aisément de quel 
rang doit être parmi eux celuy qui Va com» 
posé,. Je ne doute point que les furieux qui 
verront par là ce quUl sçait faire, ne souhai- 
tent avec passion qu'il continue à les régaler 
erouvrages de cette nature , et que leur im^ 
patience n augmente quand ils aprcndront 
qiCil en a qui sont tout prcsts à mettre au 



EPITKK DEDICATOIKE. XIX 

Jour; ccLr pous avouerez y Monsieur^ que ce 
-ne serait pas un plaisir ordinaire ny peu 
touchant, que fie wir une histoire hérmqiw 
écrite de ce stylc^-lh. Aussi ne falhit^il pas 
■Moins qu'une production de pareille source 
pour vous donner des marques publiques de 
ma rcconnoissance, Cest un tribut que je 
devrais aux seules obligations que fay à 
votre bonté ; mais je V offre aussi avec joye à 
la noblesse de votre cœur toujours sincère et 
bienfaisant y h l'élévation de votre génie éga^ 
lement consommé dans les affaires et dans 
les sciences^ h cette élégante jiutesse avec 
laquelle il vous est donné entre tous ceux de 
votre illustre profession de sçavoir parler et 
écrire ; enfin à cent rares qualitez qui con^- 
courent en vôtre personne pour servir toute 
l'année notre incomparable Monarque, J'es- 
père ^ Monsieur y que vous le recevrez aussi 
favorablement que vous m* avez toujours reçeu 
dans les occasions ou j'ay eu besoin de vôtre 
protection. Cependant après avoir suivy con- 
tinuellement ce grand Roy dans ces incom* 
modes marches^ ces dtws campémens et ces 



XX ÉPITBE DlÊniCATOtRE. 

laborieuses expéditions par lesquelles il s'est 
élevé au plus haut degré de la gloire , co/w- 
mencez à goûter fe repos que sa modération 
accorde à ses Ennemis mesmes; jouissez des 
douceurs d'une paix qui le rend plus triom- 
phant que toutes ses victoires , et délassez- 
vous désormais dans la délicieuse fatigue de 
travailler seul (sic) aux réponses qu'il luy 
plaira de faire de sa propre main à tant de 
Princes qui , pénétrez du sacrifice qu'il fait 
à toute la Chrétienneté lui rendront des grâ^ 
ces immortelles , et mettront Louis le vain- 
queur de soy-même^ et le généreux paci'- 
fique^^ encore au-dessus de Louis V invincible 
et le Conquérant, Je suis avec un respect 
tout particulier^ 

Monsieur^ 

Votre très-humble et très-obéis- 
sant serviteur^ 

E. MiCHALLKT. 



* Un autre Louis :i surpasse le hec plurihus impur., 
cunctando restituit rem, CIcer. de Senect. 



MÉMOIRES 

DE HOLLANDE. 




LIVRE PREMIER. 

E siège d'Amsterdam * étoit 
' si peu vraisemblable , que le 
bruit s' étant répandu un ma- 
tin , dans toute cette grande 
ville , qu'il paroissoit des troupes assez 
près des murailles, les plus sages crurent 
d'abord que cette nouvelle ne pouvoit 

• En 1650. Voy. Wicquefort, Hist. des Pro- 
vinces-Unies , t. II, 1745, liv. III et IV; et 
Gérard Van-Loon , t. II , p. 328. Gaz. de Fr., 
1650, p. 1005. 



2 MÉMOIRES DE HOLLANDE. 

venir que des vapeurs restées d'une 
réjouissance publique qui s'étoit faite 
le jour précédent pour l'élection des 
magistrats. Mais il parut bien que ce 
n'étoit point là une fausse alarme , car 
tout le monde ayant couru aux rem- 
parts , du côté des prairies , avec l'em- 
pressement qu'il est aisé de s'imaginer, 
chacun fut étrangement surpris de voir, 
à la clarté de l'aurore qui commençoit 
à paroître , la campagne presque toute 
couverte de gehs de guerre , dont la 
plupart formoient un corps de bataille , 
pendant que les autres , dispersés çà et 
là, sans quitter leurs postes, sembloient 
être destinés à divers desseins. Encore 
avoit-on peine à croire ce que cent 
mille personnes voy oient également. 
Les uns, encore mal éveillés, se frot- 
toient les yeux, comme pour dissiper 
les restes d'un mauvais songe ; Tes autres 
juroient que, s'étant promenés la veille 



LIVKE PBEMIEB. 



asse% tard en ce même endroit , ils n*y 
avoient vu que des bergers et des trou- 
peaux. Il se trouva même des gens 
assez simples pour dire que c'étoit là 
sans doute quelque tour du fameux 
Laponois , bateleur, qui depuis quelque 
temps, divertissoit toute la ville par des 
plaisanteries que le peuple prenoit pour 
des enchantements. Pour ceux enfin 
qui faisoient les habiles dans les affaires 
d'État , comme il y avoit presse à les 
entendre raisonner sur cette aventure ! 
Ils tâchoient , par des réflexions politi- 
ques , de persuader les personnes qui se 
rangeoient autour d'eux , qu'il y avoit 
peu d'apparence que ce fussent là des 
ennemis. Cependant le soleil se levoit , 
et ses premiers rayons n'eurent pas 
plutôt brillé sur les troupes inconnues, 
que leurs casques et leurs cuirasses 
firent un rejaillissement de lumière aux 
yeux de ce peuple étonné; cela joint 



4 MEMOIBES DE HOLLANDE. 

au bruit des trompettes et des timbales, 
dont l'air retentissoit en même temps, 
fit trop bien connoître qu'il n'y avoit 
point là d'illusion ; ainsi on ne s'amasa 
plus à faire des raisonnements inutiles. 
Les uns coururent aux armes et les 
autres se hâtèrent d'assembler le con- 
seil, où l'on ne fut pas peu embarrassé 
sur les résolutions qu'il falloit prendre . 
A la fin on demeura d'accord qu'avant 
toutes choses les capitaines des cpiar- 
tiers assembleroient premièrement leurs 
brigades , et qu'on détacheroit ensuite 
quelques officiers pour aller savoir 
quelle armée , contre le droit des gens , 
s'approchoit ainsi de leurs portes , sans 
leur en donner le moindre avis , car on 
ignoroit encore quels ils pouvoient être. 
Les Provinces - Unies n'avolent point 
alors d'ennemis déclarés. Depuis cpiel- 
ques années l'Espagne s' é toit vue ré- 
duite à leur offrir une paix avantageuse, 



LIVRB PREMIER. 



et il n'y avoit presque point de Puis- 
sance souveraine , dans toute l'Europe , 
qui n'eAt des résidents ou des ambas- 
sadeurs à la cour des Etats généraux. 
Il y eut à ce sujet deux opinions qui 
partagèrent la ville. D'un côté on pu- 
blioit que c'étoient les Lorrains , gens 
misérables et désespérés , qui , après 
avoir ruiné le pays de Liège , étoient 
venus faire une course en Hollande , 
dans l'espérance d'y' continuer leur pil- 
lage. Et d'autre part, on disoit que c'é- 
toit le camp volant d'un grand prince, et 
qu'il y étoit en personne, pour se venger 
du reftis que les HoUandois avoient fait 
de le servir contre le cardinal Mazarin. 
On ne comprenoit pourtant pas com- 
ment cette milice étrangère avoit pu 
tenir sa marche si secrète, que les villes 
voisines, par où elle avoit nécessaire- 
ment passé , n'en eussent fait aucun 
bruit. Mais enfin ce dernier sentiment , 



<» MEMOIKES DE HOLLANDE. 

tout ridicule qu'il étoit, ne laissa pas 
d'être trouvé le plus raisonnable ^ et ce 
(|ui servit à le confirmer fiit un nouvel 
avis qui arriva. On avoit observé , di- 
soit-on , avec des lunetteâ d'approche , 
fjue ces troupes marchoient avec leurs 
drapeaux ployés , et que dans un mou- 
vement qu'elles venoient de faire, aiï 
lieu de venir droit, conune on se l'étoit 
imaginé d'abord, elles- n'avoient fait 
(jue côtoyer, pour s'aller rendre vers 
({uelques tentes , qu'on découvroit à 
peine de dessus les murailles , et où de 
cette manière le canon ne pouvoit don- 
ner. Ce fut donc de ce coté-là que les 
députés d'Amsterdam eurent ordre 
rraller. Ils n'avoient pas, fait encore 
une demi-lieue qu'ils se virent arrêtés 
à un corps de garde avancé, sans qu'on 
leur dit à qui ils a voient affaire. Il est 
vrai qu'ils y entendoient parler françois, 
et c'est ce qui les entretenoit dans leur 



LIVRE PKEIIIER. 7 

première pensée, jusqu'à ce que Zui- 
lestein * , secrétaire d'État , les ayant 
abordés à quelques pas de là , ils re- 
connurent enfin qii'on les menoit au 
prince d'Orange. Mais en s' apercevant 
de Terreur où ils avoient été jusqu'alors, 
ils tombèrent dans un nouvel embarras, 
se voyant obligés de laisser là le dis- 
cours cpi'ils avoient préparé pour une 
autre Altesse , et de songer, à l'heure 
même , à ce qu'ils dévoient dire à un 
prince auquel ils n'avoient pas seulement 
pensé. Enfin , bomme celui qui devoit 
porter la parole étoit homme d'esprit , 
il s'avisa , en marchant toujours , de 
faire valoir cette méprise, et de donner 
un grand tour d'éloquence à la peine 
où il se trouvoit de n'avoir rien à dire 

' Frédéric de Nassau, dit Guillaume, sei- 
gneur de Zuilesteiu, colonel de l'infanterie 
hollandaise, tué en attaquant Woerden, contre 
les Français, le 12 octobre 1672. 



8 MEMOIRES DR HOLLANDE. 

de préparé pour une si importante oc- 
casion. Car étant introduit à Taudience 
du prince, qui avoit auprès de lui le 
prince de Tarente*, son parent, Brç- 
derode*, son oncle, Schomberg*, son 
chambellan, et Berverwert*, son cousin 
naturel , avec les principaux Qfficiçrs de 
l'armée ; il lui dit d'abord, sans se trou- 
bler nullement : « Que le peu de jus- 
tesse qui alloit paroître dans ses paroles 
étoit une marque visible de Testime 
que la ville d'Amsterdam faisoit des 
intentions dé Son Altesse : puisqu'elle 
aVoit mieux aimé regarder comme des 

* Henri-Charles de La Trémoille , général de 
la cavalerie hollandaise, mort en 1673. 

^ Jean Woliliard, baron de Brederode, mari 
de la comtesse de Solms , sœur de la princesse 
d'Orange Amélie, maréchal de camp général, 
mort en 1655. 

^ Frédéric de Schomberg, alors au seryice de 
la Hollande, puis maréchal de France en 1675. 

^ Louis de Nassau , fils de Frédéric. 



LIVRE PKEMIEB. 9 

troupes ennemies, celles qui parois- 
soient au pied de ses murailles , que 
de s'imaginer qu'elles y eussent été 
conduites par le capitaine général des 
armées de l'Etat , et que , dans cette 
pensée , eUe avoit envoyé ses députés 
comme vers un prince étranger, qui 
ne respiroit que la vengeance; mais 
que lui , qui portoit la parole , ayant 
reconnu une erreur si grossière , en 
s' approchant des tentes, il s'étoit vu 
ainsi heureusement contraint d'oublier 
le discours et les instructions qu'il avoit 
cru devoir adresser à un autre , pour 
assurer ce conservateur héréditaire de 
l'union des sept Provinces , que s'il se 
mettoit de la sorte en campagne pour 
quelque dessein important au bien pu- 
blic , il y avoit à Amsterdam soixante 
mille honunes déjà sous les armes , qui 
brûloient de l'ardeur de suivre les dra- 
peaux de la République , en quelque 



10 MÉMOI&RS DE HOL«â5DE. 

lieu qu'il plût à Son Altesse de les 
mener. » 11 étoit alors assurément dif- 
ficile de dire alors plus de choses en 
aussi peu de paroles, et d'ajuster mieux, 
dans une rencontre si délicate , la con- 
sidération du prince avec l'intérêt de la 
démocratie , que le fit ce député ; mais 
aussi Ton ne pouvoitlui répondre d'une 
manière plus juste que comme Guil- 
laume de Nassau lui répliqua , car il 
a voit toutes lès qualités d'un héros. 
La vérité est qu'on l'auroit trouvé trop 
beau pour son sexe, si les agréments 
de sa taille et de son visage n'eussent 
été rehaussés par un certfiin air de 
grandeur et d'autorité propre à tenir 
des républicains dans le respect. Néan- 
moins , on ne pouvoit pas dire de lui 
(;omme on le dit quelquefois des grands, 
que sa gravité fût un maintien du 
corps étudié pour cacher les défauts 
de l'esprit. Bien loin de là, par le génie 



IdVRE PBEUIER. H 

qu'il avoit naturellement vif et péné- 
trant , il avoit acquis , dès sa première 
jeunesse , une parfaite connoissance de 
rhistoire , de la poésie , des mathéma- 
tiques , et de cinq langues différentes 
qu'il parloit avec une merveilleuse faci- 
lité, n faut encore dire , à la louange 
de ce prince , que tous ces avantages y 
si capables d'inspirer de T orgueil , 
n'empêcboient pas qu'il ne fût aussi 
tf'aitable et aussi populaire même qu'un 
homme sorti du sang des empereurs le 
devoit être dans un gouvernement com- 
posé de matelots et de marchands , de 
sorte que tant de grâces , jointes à Tex- 
trême aver^on pour la domination 
d'Espagne , qu'il avoit héritée de Henri 
son père et de Guillaume son aïeul , 
ne faisoient espérer aux Etats des Pro- 
vinces-Unies rien moins que de se voir 
un jour les maîtres de tout le resté des 
Pays-Bas, Mais par malheur, la paix 



it MEMOIRES DE HOLLANHE. ' 

qui se fit à Munster, du temps de ses 
premières campagnes , le laissa dans un 
repos qui est ordinairement funeste à 
la gloire des princes , et il sembla , du- 
rant quelques années , qu'une vie déli- 
cieuse eût éteint la passion naturelle 
qu'il avoit d'être conquérant. Aussi , 
ceux qui le virent se résoudre à l'ex- 
pédition où il se trouvoit alors engagé , 
crurent que cette noble inclination 
s'alloit réveiller en lui , soit qu'un dépit 
amoureux lui eût persuadé (comme 
on disoit) de quitter ainsi le plaisir 
pour la gloire , soit que ce fut là un 
effet des sollicitations de Marie d'An- 
gleterre *, qu'il avoit épousée , laquelle 
étant fille de roi et regardant comme 

* Fille de Charles I" et sœur de HenrieUe , 
femme du frère de Louis XIV, avec laquelle 
elle avait beaucoup de ressemblance. Yoy. son 
portrait -médaillon , dans PHist. métall. citée 
ci -dessus, p. 340. 



LIVBE PREMIER. 13 

une honte pour elle de n'être pas la 
femme d'un souverain , auroit porté 
le prince son mari à tenter quelque 
chose de grand, afin de n'être plus 
Fofficier d'une république. Si le prince 
d'Orange avoit de telles pensées , au 
moins n'en parut-il rien dans la ré- 
ponse qu'il fit au discours de Hasselart*; 
au contraire, il parla comme parlent 
tous ceux qui , voulant remuer dans 
un Etat, ne manquent jamais de faire 
sonner bien haut l'intérêt public , 
pour cacher leurs prétentions particu- 
lières ; car^ reprenant les paroles mê- 
mes de ce député, il lui dit que c'étoit 
en effet l'amour de la patrie qui lui 
mettoit les armes à la main , mais que 
pour y travailler avec le discernement 
nécessaire il falloit commencer par la 



* Maarseveen. Voy. Kerroiix, Hist. de Hol- 
lande, éd. in-4% t. I, p. 312 et sniv. 



ii MÉUOIRES DE HOLLANDE. 

ville d'Amsterdam , où il y a voit des . 
esprits séditieux , qui , s' étant laissé ga- 
gner par les ennemis secrets de l'État , 
s'efforçoient de rompre l'union des Pro- 
vinces et de renverser une république 
qui étoit l'ouvrage de la valeur et de 
la piété de leurs pères ; qu'il se sentoit 
donc obligé en conscience d'employer 
les forces dont l'État l'avoit établi le 
chef , à servir cet État contre ces pestes 
publiques, et qu'il étoit venu là exprès , 
à la tête de trente mille hommes , pour 
faire punir ces traîtres comme les lois 
du pays l'ordonnoient. A cet endroit le 
député , interrompant le prince , le sup- 
plia de marquer ceux dont il entendoit 
parler, et Guillaume de Nassau se con- 
tenta de nommer l'ancien bourgmestre 
Becker*, qui a voit le plus de crédit 



* Corn, de Witt. Voy. les Fragm. hist. de 
Racine, éd. de La Harpe, t. IV, p. 291. 



LIVRE PRKHIEB. 15 

dans la ville , ajoutant qu'il ne croyoit 
pas que messieurs d'Amsterdam , ses 
amis , rejetassent une proposition si 
raisonnable. « Mais à tout hasard , 
poursuivit-il , vous vous souviendrez 
de leur dire à tous, que les troupes 
qu'ils voient à leurs portes sont les mê- 
mes qui ont appris pendant vingt ans , 
du prince mon père , à faire trembler 
l'Espagne pour assurer leur liberté , et 
qu'ils ne doivent pas espérer que les 
soixante mille bourgeois , dont vous 
venez de me parler, puissent sauver les 
séditieux de la fureur de tant de braves 
qui sont animés comme nous d'un vrai 
zèle pour le bien de l'Etat. » Le 
prince , qui s'étoit toujours tenu de- 
bout , de peur que Hasselart n'eût la 
hardiesse de s'asseoir en sa présence , 
ayant cessé de parler, fit signe qu'on 
remenât les députés , et commanda à 
Zuilestein de leur donner par écrit , 



4'4fmme ils le souhantoot, b 
iion <|ii'il vencHt de Imr himt. A dkr 
li'^ dic>M?s eomme dks sont, 3 est ocr- 
UÛn i\ui* ce prince aToii toofers Its r^i- 
*^tmn imaginable» de se |daiiidre cTAni- 
Mi'nlarn ; ausçi n'y aDa-t-il jamais, car 
il rry avoit point d'orgnefl parefl à 
ri^liii i\e œtîe grande viDe, parce que 
\n IwrU'! , M naturelle aux répoMicains, 
y /Uoit Houtenue par l'abondance des 
rU'\u*nM*n , qui enfle ordînaîrement le 
vwuv. De plus, elle prétendoit être la 
rupitale du toute la Hollande, quoique 
U\ \\\U* (Ui Dordrecht y tienne le pre- 
ttti(*r ning. Dans cette pensée elle ap- 
prouvoit. que ses députés parlassent 
|)luK htuit (juc tous les autres , dans les 
«HMttmhkîi'H de l'État, et la vanité de ce 
|HnipU> ulloil même si loin , qu'on n'y 
p»rloit (|u*uvcc mépris de l'autorité €[ue 
U^ titre de capitaine général donne tiu 
prince d'Orange. La maison de Nassau, 



lavEE paKMiu. 17 

qui est alliée de toutes les couronnes 
de l'Europe , méritoit sans doute d*étre 
autrement considérée dans un pays qui 
lui doit sa souveraineté , et néanmoins , 
lorsqu'il venoit quelque nouvelle des 
grands succès de celui-ci ou de Henri 
son père , qui réjouissoit toute la répu- 
blique , comme cela arrivoit très-sou- 
vent, les seuls marchands d'Amsterdam 
disoient de sang-irmd , parmi la joie 
universelle y « qu'il étoit juste qu'on les 
servît pour leur argent , et que si le chef 
dé leurs troupes ne s'acquittoit bien de 
sa charge , il s'en trouveroit d'autres 
qui la feroient au même prix. » Mais 
outre les raisons générales qu'a voit le 
prince Guillaume de n'aimer guère 
cette ville ingrate, il s'en disoit tout 
haut quelques autres encore qui le regar- 
doient en particulier, telles que l'inso- 
lence qu'on avoit eue à Amsterdam de 
jouer publiquement ses amours avec 



18 MÉMOiaES DE HOLIJLXDK. 

une comédienne françoise nomnice 
La Barre, Toutefois , comme les grands 
.se font une gloire de mépriser les dis- 
cours des petites gens , et qu'avec cela 
il n'y avoit nulle apparence de rendre 
Becker responsable d'une assez mé- 
chante pièce de théâtre qui avoit été 
représentée avant qu'il fût magistrat, 
il faut bien dire que quelque raison 
plus particulière au capitaine générai 
lui faisoit ainsi embrasser, dans son 
rcii^sentiment, la personne de ce bourg- 
mestre ; et voici, en effet , comme la 
chose étoit arrivée depuis peu de temps. 
Dans une assemblée générale des Etats 
confédérés ( comme ils s'appellent eux- 
mêmes ) , qui s'étoit tenue à la Haye 
im mois auparavant , on avoit repré- 
senté que la république jouissant alors 
d'une paix entière et ne voyant rien à 
craindre du côté de ses voisins , le 
grand nombre de troupes qu'on avoit 



XIVRR- PBEMIKR. Ml 

entretenues jusqu*à cette heure - là 
commençoit à devenir inutile , et que 
la réforme qui se i'eroit de six-vingts 
compagnies que Ton montra, qui ne 
servoient plus de rien , épargneroit 
tous les ans dijL-huit cent mille livres 
aux États , sans compter le danger 
qu'il y auroit peut-être à laisser tant 
de gens sous la puissance d'un seul 
homme. Cette proposition ne fut pas 
plutôt faite que la plupart de ces 
messieurs de qui l'économie et la- dé- 
fiance font toute la politique , la recu- 
rent avec applaudissement. A la vérité , 
Becker n'étoit pas Fauteur de cette 
ouverture; mais quand on l'eut une 
fois donnée , il la soutint avec tant de 
chaleur que , comme il avoit la répu- 
tation d'être un magistrat incorrup- 
tible et désintéressé , la réforme fut 
oonclue , et on en fit à l'heure même 
une ordonnance formelle. Cependant 



SO MEMOIRES DE HOLLAKDK. 

une telle résoluûoa choquoit ouverte- 
ment le prince d'Orange, et F affront 
étoit trop visible pour être dissimulé. . 
Car de la manière que l'avis avoit été 
proposé, c étoit déjà rendre son au- 
torité suspecte ; avec ,cela il n étoit 
pas convenable d' affaiblir de la sorte 
un commandement qu'U ^n'exercoit 
point mal, sans l'avoir préparé à le 
trouver bon. Enfin il prévoyoit que 
tout le malheur de cette réforme alloit 
tomber sur les officiers des troupes 
étrangères, qui s'étoient particulière- 
Uient attachés à sa fortune , et qu'il 
étoit obligé par honneur, et par intérêt ' 
de protéger en cette occasion. Aussi 
ne négligea-t-il rien pour disposer l'as- 
semblée , qui se devmt tenir encore 
dans quelques jours , à. mettre une se- 
conde fois cette affaire sur le bureau , 
afin d'y procéder par de npuveaia 
suffrages. Dans ce dessein on tenta 



LIV&B PREM1EB. ât 

secrèteni^it chacun des députés par le 
penchant qu'on croyoit qu'il eAt. On 
commença piar les dames, mais ce fut 
inutilement : ceux qui gouvernent en ce 
pay&4à ne passent leurs heures de loisir 
qu'à boire pour trouver dans les verres 
la chaleur que le climat leur refuse ; il 
ne leur reste point de temps pour l'in- 
trigue , et par ce moyen les femmes 
ont peu de pouvoir dans un tel sénat. 
Après cela on fit des promesses aux uns^ 
et des menaces aux autres. Enfin, c'est 
tout dire , la princesse royale , qui étoit 
d'une fierté à ne visiter jamais per* 
sonne , s'abaissa cette fois jusqu'à allel- 
voir familièrement des bourgeoises qui 
avoient la réputation de gouverner leurs 
maris. Mais Bedier , de son côté , fit si 
bien le tribun du peuple avec quelques- 
uns des plus zélés , il parla si haut , il 
se montra si -ferme , il se trouva par- 
tout si à propos pour son dessein , 



^â MÉHOIRKS DE HOLLANDE. 

(|iie tous les députés convinpent entre 
eux de ne se plus rassembler; ainsi 
la réforme demeura résolue. Alors le 
prince connut par sa propre expé- 
rience qu uive petite offense commencée 
contre une personne de son rang , de- 
\ient un grand affront lorsqu'il s'en 
fait un éclat inutile. Cette réflexion , un 
j)eu trop tardive , lui fit craindre pour 
sa réputation dans l'esprit des peuples , 
(\vn ont coutume de régler leur estime 
sur les événements. Car à ne considérer 
(|uc les maximes les plus communes de 
la politique, il devoit bien voir que son 
véritable intérêt en cette rencontre 
étoit d'employer la force, au lieu de 
. la brigue , pour retenir les députés à 
l'heure même et les obliger à s'assem- 
bler de nouveau ; l'exemple de Barne- 
vclt les eût fait trçmbler , et ainsi il 
n'aurbit exécuté qu'un jour plus tôt ce 
({iril essaya de faire le lendemain. 



LITKK PRRMnm. * 23 

Mais les députés s'étoient hâtés de 
partir, et Becker s*étoit pressé plus que 
tous les autres. Voilà de quelle utilité 
est à ces messieurs la méthode qu'ils 
ont de faire leurs assemblées et de tenir 
leurs conseils, non pas dans une ville 
fermée, mais à la Haye,. qui n'est qu'un 
bourg ouvert de tous côtés, où l'on ne 
voit jamais de portes barricadées, de 
ponts baissés ni de chaînes tendues, 
qui empêchent les gens d'y entrer et 
d'en sortir à quelque heure que ce soit. 
Car en conservant cette image de fran- 
chise et de liberté dans le lieu où les 
grandes affaires de l'Etat se traitent, 
ils entretiennent la confiance parmi les 
sujets de la république , et laissent un 
accès facile à tous ceux qui ont des avis 
à donner pour le bien public. Ce fut 
cette police qui assura la retraite des 
députés, si bien que la résolution de 
les faire arrêter ayant été prise à la fin 



±i MÉMOIEES DB HOLLA^ÎOK. 

par le conseil de quelques nobles , qui 
ne trouvoient pas leur coînpte dans le 
gouvernement populaire, il n'en resta 
plus à la Haye que trois , que le régi-» 
ment des gardes conduisit au château 
de Lowenstein, forteresse située à la 
pointe d'une île que font le Wahal et 
la Meuse , où Ton garde les prisonniers 
d'Etat. G'étoit déjà avoir trop fait de 
chemin poar en demeurer là. Il fut 
donc conclu de poursuivre, et toutes 
les voix se réunirent pour humilier la 
ville d'Amsterdam la première , comme 
celle qui faisoit le plus de bruit. Il n'y 
eut plus qu'à délibérer sur la manière 
dont se devoit faire cette humiliation. 
Quand ce fut à Zuilestein à dire son 
avis, il en proposa un qui fit rire la 
compagnie , quoique l'affaire dont il 
s'agissoit fi\t d'une importance à être 
délibérée sérieusement : aussi étoit-cè 
nn^ plaisant homme que celui-là. Une 



UVftE PREMIEB. 25 

certaine singularité , qu'il affectoit en 
toutes choses , lui ténoit lieu de mérite 
et le faisoit passer pour un Caton parmi 
ceux qui ne le connoissoient guère. 
Mais on le regardoit à la cour comme 
un original , et les rieurs Fappeloient le 
chevalier de la besicle, à cause qu'il 
avoit toujours une lunette de vermeil 
doré pendue justement à l'endroit du 
pourpoint où quelques grands de Hol- 
lande portoient attaché l'ordre del'Elé- 
phant, qui est une sorte de chevalerie 
dont le roi de Danemark est le grand 
maître. Ce qui encourageoit ce person- 
nage dans ses fantaisies étoit l'appro-: 
bation que quelques beaux esprits du 
temps, prévenus par ses déférences, fai* 
soient semblant de lui donner. Balzac 
se trouva de ce nombre ; car Zuilèstein 
loi ayant envoyé le dessin d'un bâtiment 
tout philosophique qu'il faisoit faire à 
la Haye , pour en avoir son sentiment, 



;26 MLMOIBES DK HOLLANDE. 

celui-ci, qui avoit de l'encens poiu* tout 
le monde , ne lui répondit là-dessus 
qu'avec admiration dans ime de ses 
lettres choisies , et le félicita « d'être le 
premier qui se fut avisé de mettre des 
sphères sur sa maison au lieu de gi- 
rouettes. » Avec un tel caractère d'es- 
prit-, cet homme ne laissoit pas d'être 
du cabinet et dans la confidence du 
gouverneur général , plutôt en considé- 
ration des services que sa famille avoit 
rendus de père en fils à la maison de 
Nassau , que pour les rares talents qu'il 
eût. Lorsque ce fut dojic le tour de ce fa- 
cétieux aréopagite à opiner sur le châ- 
timent qu'il étoit à propos de faire 
souffrir au peuple d'Amsterdam , il 
proposa , dans son humeur de cheva- 
lerie et d'antiquité , d'aller, par le beau 
temps dont on jouissoit, dresser des 
tentes dans les grandes prairies qui 
côtoyoient cette superbe ville , pour 



LIVRE PREMIER. 27 

y faire des tournois , des courses de 
bagues et des festins , auxquels on in- 
viteroit tous les habitants, comme a 
une réconciliation publique , que Son 
Altesse vouloit amener entre eux. Sui- 
vant ce projet , lorsque les dames se- 
roient venues , on devoit les retenir, 
non pas pour les traiter conune les 
Romains en avoient usé à Tégard des 
Sabines , mais afin que les pères et les 
maris , impatients de ravoir leurs filles 
et leurs femmes , souscrivissent à toutes 
les conditions que Ton voudroit leur 
imposer. Après qu'on se fut bien di- 
verti d'une proposition si peu attendue 
d'un vieillard qui faisoit le stoïcien ^ 
la résolution * fui prise d'insulter au 
moins Amsterdam, si Ton ne Fassié- 
geoit pas tout à fait. Il n'y a, disoit-on, 
qu'à faire approcher des troupes de 
cette ville , amollie par la prospérité ; 
et comme à la guerre les yeux, sont 



28 MKMOl&KS DE HOLLANDE. 

les premiers vaincus , les bourgeois , 
épouvantés à la vue d'une armée , fe- 
ront sans hésiter tout ce que l'on sou- 
haitera. Alors le bruit d'un tel. succès 
portera la terreur dans les autres villes, 
et leur fera voir par cet exemple le 
danger qu'il y auroit pour elles à di- 
minuer les forces de l'État. Néanmoins, 
ces mêmes raisons que Ton amplifia 
dans un manifeste qui courut soiis le 
nom du prince , étoient si propres à 
persuader au peuple la diminution des 
milices , bien loin de les en détourner, 
qu'on ne douta point qu'une entreprise 
si hardie ne se fît par quelque autre 
motif qui n'étoit pas à divulguer. Quoi 
qu'il en soit ^ les ordres furent donnés 
pour tous les officiers des garnisons ^ 
et on les exécuta avec tant de secret 
et d'intelligence ^ qu'encore que tous 
ceux qui avoient part à ce dessein eus* 
sent , les uns des femmes et le&^ au-»- 



LIVRE PREMIER. 29 

très des maîtresses, néanmoins toutes 
les troupes se rendirent de divers en- 
droits devant Amsterdam, à l'entrée 
de la nuit, sans qu'on en sût rien à 
la Haye , et ce fut peut-être la seule 
chose qui. se fit assez bien dans toute la 
conduite de cette affaire. En effet , il 
sembloit que les premières fautes fus-_ 
sent par là en quelque façon réparées , 
et même le prince commençoit à être 
bien aise qu'on lui eut donné un pré- 
texte d'en venir si avant , parce que la 
proposition qu'il a voit envoyé faire à 
la ville d'Amsterdam devoit avoir, se- 
lon sa pensée , une de ces deux suites, 
ou qu'on lui livreroit les personnes 
qu'il avoit demandées, ou bien qu'on les 
lui refuseroit. Or l'un et l'autre évé- 
nement paroissoient également favo- 
rables au dessein qu'on croyoit qu'il 
inéditoit. Car si on lui eut abandonna' 
Becker , qu'il auroit assurément fait 



30 HEMOIRKS DE HOLLANDE. 

mourir , c étoit déjà un grand pas pour 
aller à T autorité souveraine ; et si , au 
contraire , on rcfusoit de lui remettre 
ce bourgmestre entre les maiqs , c'étoit 
lui donner un droit apparent de crier 
pour le bien public et de demeurer 
toujours armé. L'un des deux cas pa- 
roissoit inévitable , et toutefois nul des 
deux n'arriva , à cause de l'étrange ré- 
solution que l'on prit dans cette \ille 
impérieuse , au moment où Hasselart 
montra la déclaration du prince d'O- 
range. Encore le peuple ne vouloit-il 
pas qu'on s'amusât à délibérer ; la 
plupart disoient que la chose ne parloir 
(jue trop d'elle-même, et qu'il étoit 
honteux de souffrir plus longtemps 
qu'un jeune homme qui étoit à leurs 
gages osât leur venir faire la loi. Ainsi 
le mépris que ces fiers républicains 
avoient toujours eu pour le prince se 
tourna en fureur. Les uns ail oient chez 



LIVBE PIIRMIF.ll. 3f 

eux s'équiper comme des gens qui vont 
combattre , les autres se hàtoient de 
cacher ce qu'ils avoient de plus pré- 
cieux , dans l'incertitude de ce qui pou- 
voit arriver, et ceux qui n' avoient que la 
langue de libre se contentoient eux- 
mêmes de pouvoir au moins faire d'hor- 
ribles imprécations contre Guillaume 
de Nassau, pendant * que le plus grand 
nombre, qui étoit accouru à l'hôtel de 
ville, où se trouvoit le conseil , de- 
mandoit tout d'une voix qu'on lui 
donnât promptement un cheiF pour aller 
exterminer les ennemis de la patrie. 
D'un autre côté , les femmes qui se mê- 
loient dans la foule ne contribuoient 
pas peu à échauffer les esprits et il y en 
eut même une de la troupe , nommée 
Adrien ne, qui proposa aux autres, et 
en fit rjBsoudre plusieurs, d'être de la 
sortie que les hommes alloient faire , 
afin d'avoir part à la gloire qu'il y au- 



3â MÉMOIRRS DE HOLLANDE. 

roit à délivrer leur pays d'un usurpa- 
teur. Il est vrai que ce qui animoit ces 
dames: de la sorte , n'étoit pas tant l'in- 
térêt public, dont il s'agissoit en cette 
occasion , qu'une raison que leur sexe 
avoit en particulier de haïr le prince. 
Car un jour qu'étant de belle humeur, 
il s'entretenoit familièrement des fem- 
mes de chaque villfe de Hollande^ qui 
ont toutes leur caractère différent, il 
avoit . dit de celles d'Amsterdam , à 
cause qu'elles ont les traits un peu gros- 
siers, « qu'elles étoient plus propres^ à 
faire des prisonniers de guerre que des 
prisonniers d'amour. » Gela leur avoit 
été' rapporté , et ce qui les irritoit da- 
vantage , c'est qu'on avoit fait de ce 
mot-là une espèce de proverbe qui cou- 
roit partout. Ce n'est pas que les fem- 
mes d'Amsterdam ne soient communé- 
ment assez chastes, et même plus qu'on 
ne le pourroit croire d'une ville où il y a 



LIVKB PBF.M1BB. 33 

toujours un grand concours de gens de 
toutes les nations. Outre le climat , qui 
leur permet peut-être plus qu'à d'autres 
de conserver leur- pudeur, le tracas in- 
croyable du commerce, dont elles ne 
s'occupent guère moins que leurs maris, 
j contribue encore pour quelque chose. 
Il y a je ne sais quoi de tumultueux 
pour l'esprit et pour le cœur dans cette 
sorte de vie qui rompt les embûches du 
malin esprit. Néanmoins ces HoUan- 
doises, avec toute leur honnêteté, s'of- 
fensoient qu'on ne les trouvât pas 
belles. Les prudes , pour la plupart , 
sont ainsi faites , et c'est même la vertu 
qui leur donne cette sensibilité , parce 
que, comme il n'y a guère que celles 
qui ont quelque agrément qui soient 
fortement recherchées, il semble que 
quand on n'avoue pas qu'une femine 
ait des charmes , on veuille lui repro- 
cher de n'être sage que par nécessité. Il 



3i MÉMOIRES DE HOLLAKDE, 

n'y eut pourtant ni prières, ni cris, 
ni menaces qui pussent obtenir à ces 
nouvelles amazones la permission de 
faire une sortie, comme elles et le peu- 
ple furieux le souhaitoient avec tant 
d'ardeur. En vain elles alléguoient les 
sièges fameux de Ley<ie et de Harlem, 
où leurs semblables avoient fait des 
merveilles contre Ferdinand de Tolède, 
et celui de Copenhague encore, où les 
femmes seules tout récemment avoient 
renversé de dessus les murailles de la 
ville les Suédois qui y étoient déjà mon- 
tés. Elles n'eurent point d'autre satis- 
faction sur toutes l^urs remontrances, 
sinon qu'on leur vint dire deux ou trois 
fois, de la part du conseil, qu'elles eus- 
sent patience et que tout iroit bien. Ce 
conseil, qui étoit composé d'environ 
soixante hommes , dont les uns étoient 
alors dans les charges publiques et les 
cintres y avoient été , examinoit avec 



LIVRE PBRMIER, 35 

beaucoup de prudence ce qu'il y avoit 
à faire dans cette rencontre. C'étoient 
tous personnages d'une probité recour- 
nue et républicains jusqu'à la mort. A la 
vérité il n'y avoit point là ce raffinement 
et cette pénétration qui régnent dans 
les conseils de France et d'Italie ; mais 
d'ailleurs un jugement solide , quelque 
expérience du monde et une parfaite 
connoissance de leurs intérêts , qui com- 
posent toute la politique du Septentrion, 
se trouvoient heureusement réunis dans 
ce petit sénat. Avec de telles lumières, 
on n'y daigna pas seulement délibérer 
sur la demande que le prince faisoit , 
qu'on lui remît Becker entre les mains , 
car cette proposition fut rejetée brus- 
quement par toute l'assemblée, qui s'of- 
fensa même de l'espérance qu'on avoit 
de la pouvoir réduire à une injustice si 
grande envers un magistrat auquel ses 
ennemis ne pouvoient reprocher autre 



30 MÉMOIEES DE HOLLAKDE. 

chose que d'avoir trop aimé la liberté de 
son pays. Mais tout le soin de la compa- 
gnie se borna uniquement à trouver les 
moyens de faire tomber sur GuiUaiune 
de Nassau Forage dont: il les menaçoit. 
C'étoit un coup d'Etat que la conjonc- 
ture présente , qui rappeloit le souvenir 
de Barnevelt , leur faisoit juger absolu- 
ment nécessaire. On ne pou voit pas nier 
qu'il n'y eût du rapport entre ce qui se 
passoit alors et la catastrophe de ce 
grand pensionnaire, qui, pour avoir sou- 
tenu les intérêts de la république il y 
avoit quarante ans , en qualité d'avocat 
général de Hollande, s'étoit attiré par là 
l'indignation du prince Maurice qui l'a- 
voit fait décapiter dans la cour de son 
palais., sans nulle forme de justice, 
sous prétexte qu'il favorisoit la nouvelle 
secte d'Arminius. Il étoit tout naturel 
de juger de la conduite qu'on voyoit 
alors tenir au neveu, par celle qiie l'on- 



UVKS PREMIER. H7 

de av'oit autrefois suivie ; et en même 
temps il étoit juste, disoitK)h , dé s'op- 
poser à ces dangereux exemples , en 
châtiant celui-là d'une si haute témé- 
rité , afin que l'histoire de sa honte dé- 
tournât à l'avenir les capitaines de l'État 
d'entreprendre rien de semblable. Cet 
avis ayant été goûté de tous, il ne fut 
plus question que de la manière de le 
mettre à exécution , ce dont on eut 
quelque peine à convenir» Car de faire 
une sortie sur les assiégeants avec tous 
ce qu'il y avoit d^hommes à Amsterdam 
proprés à porter les armes , ainsi que 
quelques-uns x>pinoient, c'étoit exposeï* 
les affaires au hasard d'une demi-heure ; 
toutes les mihces de la ville se mon- 
toient à trente compagnies en tout, le 
peuple n'étoit pas aguerri, le prince 
d'Orange avoit toutes vieilles troupes , 
et enfin , dix mille soldats qui ne s'in- 
quiètent pas de mourir se battent mieux 



38 MÉMOIRES DE HOLLA?|UF.. 

que soixante mille bourgeois qui^soni 
bien aises de. vivre. Aussi le sentiment 
de Becker fiit trouvé beaucoup meilleiu-, 
et quoiqu'il eût fait de grandes instances 
pour être dispensé d'opiner contre un 
homme qui demandoit sa tête, on l'o- 
bligea néanmoins de parler , et il pro- 
testa d'abord que s'il eût cru être la 
véritable cause de cette tempête pu- 
blique , il n^auroit consulté sur cela 
que l'amom* qu'il avoit pour sa patrie , 
et seroit allé se livrer lui-même au 
prince , pour tâcher de le fléchir par sa 
soumission ou par sa mort ; mais que , 
comme on le voyoit assez, ce jeune am- 
bitieux avoit un tout autre dessein, dont 
la haine qu'il montroit contre quelques 
particuliers n'étoit que le prétexte. « Oui, 
messieurs , continua-t-il d'un ton plus 
ému , on en veut à notre liberté à tous, 
bien plus qu'à la vie de quatre ou cinq 
que nous sommes , et l'on ne vous de- 



LIVKE PREMIER. 39 

mande nos têtes que dans Fespéranccf 
de s'en faire un degré pour monter 
plus haut, au lieu de considérer que 
notre mort ne rendroit en rien cet at- 
tentat plus facile , puisque Ton trouve- 
roit toujours en vous , messieurs , de 
nouveaux obstacles à surmonter pour 
aller à la tyrannie , n'étant pas croyable 
qu'il se trouve parmi nos magistrats 
aucun homme assez lâche pour consen- 
tir que les richesses qui nous ont coûté 
tant de peines à amasser, fussent empor- 
tées en un jour par des courtisans épui- 
sés. Ainsi la n\ême fureur, qui semble 
n'en vouloir qu'à quelques-uns, menace 
en effet tout le monde, car, ne nous 
flattons pas, messieurs, de pouvoir com- 
poser avec ces gens-là , il leur faut des 
sommes immenses pour fournir à leurs 
excès , et il n'y a que le pillage d'Am- 
sterdam , à leur avis , qui y puisse suf- 
fire. C'est un dessein concerté parmi les 



40 MÉMOIRKS bu dOLLiNDE. 

femmes, à qui Ton a promis leur part 
du butin, et l'on songe déjà à la Haye 
à quels nouveaux divertissements on 
emploiera la dépouille de nos magasins 
et la dot de nos filles, quand on les aura 
entre les mains. Il n'y a donc mainte- 
nant qu'à voir si nous serons assez com- 
plaisants pour attendre, les bras croisés, 
l'exécution d'une telle entreprise. Mais 
je remarque à vos visages que cette seule 
pensée vous fait horreur. Eh bien, mes- 
sieurs , ne tardons plus à préparer un 
tombeau aux ambitieux et aux traîtres. » 
On peut dire qu'il y avoit de tout dans 
ce discours. Aussi l'homme qui le pro- 
nonça justement en ces termes pouvoit 
être comparé à ces anciens magistrats 
d'Athènes , qui gouvemoient par' leurs 
paroles encore mieux que par les lois ; 
si bien que l'effet qu'il produisit dans 
le3 esprits fut que les autres fonctionnai- 
res de la ville se démirent autant qu'ils 



LIVBE PREMIRB. 41 

purent de leur autorité entre les mains 
de ce bourgmestre , et lui promirent de 
suivre âes ordres, pour l'exécution du 
dessein qu'il avoit à proposer. En effet, 
ce dessein fut trouvé merveilleux , après 
qu'il eut fait voir les moyens de vaincre 
quelques difficultés qui y étoient con- 
traires , et tout le monde s'y accorda. 
Ensuite l'on conclut de renvoyer Has^ 
selart au prince d'Orange pour lui por- 
ter la réponse qu'il âttendoit. Cette ré- 
ponse iiit qu'on alloit travailler à le 
satisfaire 9 et qu'il en auroit des nou- 
velles certaines le lendemain matin. 
Avec cela on fit suivre les députés d'un 
chariot plein de fruits et de liqueurs, 
pour en faire présent à Son Altesse ,«et 
ce prince , à son tour , les fit régaler et 
reconduire par le marquis de La Yieu- 
ville, qui avoit alors une compagnie en 
Hollande , et qui est mort depuis peu 
évéque de Rennes. Jamais nul François 



4â SIÊMOIEVS I» HOLLANDK. 

ne contracta mieux que celui-ci les ma- 
nières franches et cordiales de ce pays- 
là , et c'est ce qui le fit choisir plutôt 
qu'un autre pour faii*e honneur à la 
députation d'Amsterdam. A ce compte, 
la satisfaction étoit égale de part et 
d'autre, et chacun espéroit de soç coté. 
Car dans la ville on avoit assuré le peu- 
ple qu'il seroit en repos dans vingt- 
quatre heures, et le prince avoit fait 
publier parmi ses troupes , qu'elles s'en 
retoumeroient bientôt dans leurs gar- 
nisons. Ce n'est pas que quelques-uns 
des plus habiles de l'armée ne crussent 
qu'on devoit se .défier de ces longueurs 
du conseil d'Amsterdam, dans une af- 
faire où il ne falloit qu'une heure pour se 
résoudre. Le comte de Schomberg étoit 
de ceux qui faisoient cette réflexion, 
et la raison qu'il en donnoit fut cette 
maxime de guerre, qu'il ne faut jamais 
se croire en sûreté quand on a auprès 



LIVRE PBBMIEB. 43 

de soi des ennemis qui ont en leur 
puissance Tinstrument de quelque grand 
coup, comme est l'eau ou le feu. Quoi- 
que ce comte , devenu depuis marédial 
de France , fï^t de l'ancienne maison du 
duc de Qèves , et allié de beaucoup de 
princes d'Allemagne , néanmoins , son 
mérite extraordinaire le faisoit encore 
plus considérer que la noblesse de son 
sang. D excelloit surtout dans le métier 
de la guerre y et il ne s' é toit attaché aux 
intérêts du prince d'Orange que comme 
à un parti où il pouvoit nuire à FEspa* 
gne, pour laquelle il a hérité de ses 
aïeux, d'une haine si forte , qu'elle Ta 
porté dans tous les endroits de l'Europe 
où il y a eu à combattre contre cette 
couronne. Avec tout cela le prince , qui 
n'écoutoit guère les sentiments d' autrui 
que quand ifs flattoient ses inclinations 
propres, ne suivoit pas toujours les con- 
seils de M. de Schomberg, bien qu'il fut 



44 MEMOiaKS DB HOLLA?fDE. 

ie premier officier de sa maison militaire 
et qu'il eût pour lui une afFection toute 
particulière. Il y parut bien quand on 
proposa la première fois l'entreprise 
d'Amsterdam , car le comte n'en fut 
d'avis qu'après l'avoir longtemps inuti- 
lement combattue, et le prince n'entra 
pas non plus dans sa pensée lorsqu'il 
tâcha de donner quelque défiance à 
Son Altesse sur le retardement qu'on 
apportoit à la contenter. « Il me sem- 
ble, lui dit ce prince, quand il lui en 
parla, que nous n'avons encore nulle 
raison de nous plaindre , que de n!êtie 
pas ici dans un camp rétranché, comme 
nous sérions à un siège qui se feroit 
dans les formes , mais aussi il n'y a pas 
deux jours que nous y sommes , et je 
n'apprends point que nos soldats s'«n* 
nuiént d'attendre, depuis que je leur ai 
fait savoir que nous ne serions pas long- 
temps ici. Quant à ce que vous voulez 



LlVftE PREHIEK. 45 

me faire craindre ^ je ne vois pas qu'il y 
ait la moindre apparence. Aurions-nous 
peur que tout ce qu'il y a de monde 
dans la ville fit une sortie sur nous ? 
Au contraire, je vous ai entendu dire 
vous-même que c'est ce que nous dé- 
vions souhaiter. De s'imaginer encore 
qu'ils pussent nous inconunoder avec 
leurs écluses , c'est ce qu'il ne se faut 
pas mettre en Tesprit non plus, puisque 
vous étiez présent lorsque Sylvius et 
Deschamps, que j'avois envoyés à Am- 
sterdam exprès , me rapportèrent, il y 
a quelques jours, que les eaux étoient 
si basses dans les canaux , à cause des 
grandes chaleurs, qu'il ne sauroit y en 
avoir assez pour remplir les fossés de 
la ville , par où il faut nécessairement 
(fu'elles passent, avant d'inonder la 
campagne que vous voyez. Et enfin, 
voudriez - vous dire qu'il fallût nous 
défier de quelque surprise de la part 



46 MÉMOIRES DC HOLLANDE. 

des -villes voisines , après la précaution 
que j'ai eue d'envoyer des coureurs 
sur les chemins de Harlem , d'Utrecht 
et de Leyde, pour empêcher que nos 
séditieux eussent aucune communica- 
tion dans ces lieux-là pendant que 
nous serons ici. » Ce raisonnement du 
prince , avec l'événement qui le suivit , 
étoit bien une marque visible que ta^ 
gloire des armes et la science de la 
guerre s'éclipsoient peu à peu âans un 
pays qui étoit depuis un siècle l'école 
où se formoient les héros, et où Ton ae- 
couroit de tous les endroits de l'Eu- 
rope pour apprendre l'art de vaincre et 
de triompher. Le grand Gustave , Oli- 
vier Cromwell , le vicomte de Turenne, 
le maréchal Gassion fiirent de ce nom- 
bre, et ce sera un honneur immortel 
pour Frédéric et Maurice de Nassau , 
tous deux frères, d'avoir fait de tels 
écoliers. Mais dans les nécessités près- 



LIVRE PREHIEE. 



41 



santés où la Hollaude s*est vue engagée 
depuis ,. c'a été une triste consolation 
pour elle d*étre seulement le théâtre 
d'une grandeur effacée, et d'avoir porté 
des conquérants qui n'ont pas* été rem- 
placés. Au reste, ce qu'il y eut de sin- 
gulier en cette affaire , fut que les ma- 
gistrats d'Amsterdam croyoient qu'il 
étoit aussi important de s'interdire 
toute sorte de commerce avec les peu- 
ples de leur voisinage , comme le prince 
d'Orange s'imaginoit avoir intérêt à 
faire la même chose de sOn côté. Car 
on ordonna dans la ville que les por- 
tes fussent fermées et. les herses abat- 
tues, afin qu'il n'entrât et ne sortit 
personne pour quelque raison que ce 
ïïtt. Pour ce qui est des vaisseaux, 
qu'on ne . pouvoit pas empêcher que le 
vent n'amenât dans le port , quand on 
les'voyoit approcher, on envoyoit au- 
devant d'eux un officier de ville dans 



18 MKMOIKBS pF. HOLLANDB. 

une chaloupe qui , étant proche de leur 
bord , leur faisoit dire tout haut , par 
un trompette qui Taccompagnoit, qu'ils 
retournassent jeter Tancre à la passe de 
'Tvlie, qui est à deux lieues de là, 
jusqu'à nouvel ordre. Et tout cela, afin 
que le plan de défense d'après lequel 
on travailloit dans la ville demeurât 
tout à fait secret. Ainsi, tout ce que le 
comte de Schomberg put répliquer aux' 
raisons du prince, n'empêcha pas qu'on 
ne se divertit dans le camp en toute assu- 
rance. Le capitaine général traita splen- 
didement les principaux officiers , et 
comme l'armée ne manquoit de rien , 
il ne s'y trouva personne qui ne fit quel- 
que excès, au moins de tabac et de 
bière. Tout cela ne se passa point sans 
qu'il se mêlât dans cette réjouissance 
beaucoup de railleries contre le peuple 
d'Amsterdam. Les soldats , le verre à la 
main et d'un air insolent, càlculoient 



LIVBE PREMIKB. 49 

déjà entre eux ce qui leur devoit revenir 
à chacun , de la composition qui s'alloit 
faire avec cette grande ville. A la table 
du prince , où les insultes se faisôient 
plus noblement, on felicitoit Son Altesse 
du succès de cette importante expédi- 
tion, et on liii en souhaitoit beaucoup 
de semblables pour l'avenir. Enfin , le 
reste du jour et une partie de la nuit 
s^étant passés de la sorte, la plupart s'en- 
dormirent, et il y avoit bien trois heures 
que les douceurs du sommeil et les fu- 
mées de la débauche absorboient leurs 
esprits , quand il se fit tout à coup de 
grands cris qui éveillèrent l'armée , et à 
ces cris, qui redoubloient en passafnt 
par les quartiers , on ne pouvoit rien 
comprendre , sinon « qu'il falloit courir 
aux armes. » Elles furent bientôt prises, 
et comme toutes les troupes s'étoient 
endormies sans quitter leur rang, elles 
se trouvèrent en moins d'un quart 



50 UÉHOIBES DK HOLLANDE. 

d'heure prêtes à ^combattre , avec le 
prince d'Orange à leur tête ; celui-ci 
n*avoit pour tout habillement de guerre 
qu'un petit armet d'argent doré cou- 
vert de plumes rouges et noires. Il étoit 
monté sur un cheval d'Espagne , et s'é- 
tant tourné vers les troupes , il leva le 
sabre qu'il tenoit à la. main , puis le 
remua deux ou trois fois d'une action 
toute guerrière , pour les animer par là 
à bien (aire leur devoir. L'endroit où 
ils étoient alors postés leur cachoit les 
murailles de la ville , et ils commen- 
çoient à marcher pour se trouver à la 
vue des ennemis , quand le soldat qui 
avoit le premier donné l'alarme , parce 
qu'il étoit alors en sentinelle au corps 
de garde le pliis avancé , parut toujours 
courant , et cria au prince, d'aussi loin 
qu'il l'aperçut : « On n'a pas compris ce 
que je voulois dire, seigneur ; vous allez 
périr, si vous ne vous retirez. » On ne 



LIVRE PKEMIEB. 



tarda pas un moment à croire ce qu'il 
disoit, car il avoit à peine cessé de par- 
ler, qu'on vit venir après lui un débor- 
<lement d'eaux, accompagné cle cette 
manière de bruit qui se fait à la chute 
d'un torrent. Aussi cet épanchement-là 
n'alloit pas comme le fliix de la mer , 
où Ton voit les flots s'entre-pousser dou- 
cement sur le rivage ; cela avoit plutôt 
Tair d'un grand fleuve qui , étant enflé 
par les neiges , rompt les bords de son 
lit et va tomber avec impétuosité dans 
le fond d'une vallée. L'inondation crois- 
soit à tout moment; et quand il sembloit 
que les eaux alloient s'arrêter ou elles 
étoient arrivées, il en venoit tout à coup 
de nouvelles qui, de la force dont elles 
étoient lancées , écumoient en roulant 
et renversoient tout ce qui se trouvoit 
sur leur passage. Les tentes qui s'y ren* 
contrèrent furent bientôt abattues, et 
alors on vit flotter sur l'eau des toilettes, 



>iâ MÉMOIRES DE HOJLLAXDE. 

(les lits et toutes sortes de bardes. Ce- 
pendant le terrain diminuoit à vue 
d'oeil , et à la fin il en resta si peu que 
ie prince commença de songer à la re- 
traite. Il avoit toujours espéré que le 
débordement n'iroit pas loin , mais 
(juand il eut aperçu derrière lui le même 
tableau qu'il avoit devant les yeux , 
il craignit d'être enveloppé, et rengai- 
nant son sabre , il montra vite aux au^ 
très le cbemin par où il falloit s'échap- 
per. C'étoit là le dessein dont le bourg- 
mestre Becker avoit fait l'ouverture au 
conseil d'Amsterdam , et assurément il 
ue se pouvoit rien penser de mieux en 
(îette rencontre. Car si on eût eu tout 
le temps qu'il falloit pour l'exécuter , il 
est indubitable que les assiégeants au- 
roient été noyés pendant qu'ils dor- 
moient encore ; mais il y avoit tant de 
choses à faire, cjiie l'espace d'environ 
quinze heures qu'on avoit pour ce pro- 



LIYBE BREMIKK. 53 

jet, y avoit à peine suffi. Voici comment 
on s'y prit. Il étoit vrai , ainsi qu'on 
r avoit rapporté au prince d'Orange , 
qu'il n'y avoit presque point d'eau dans 
les canaux d'Amsterdam , et que la pe- 
tite rivière d'Amstel , dont cette ville 
prend son nom , étoit tout^ tarie , à 
cause des grandes sécheresses qu'il fai- 
soit depuis deux mois. Il falloit donc y 
faire entrer l'eau de la mer qui étoit au 
port, et pour cela quatre mille hommes 
ftirent employés à l'heure même à abat- 
tre le quai, afin que quand le flux vien- 
droit il pût remplir trois cents canaux 
dont la ville est, pour ainsi dire, toute 
découpée. En effet, la chose arriva en- 
core mieux qu'on ne l'espéroit , parce 
qu'un grand vent , qui sembloit être 
d'intelligence , tant il souffla à propos , 
seconda le dessein des travailleurs avec 
une facilité incroyable. Quand on put 
une fois compter sur cette grande abon- 



54 MÉHOIBES DE HOLLANDE. 

(lance d'eaux que l'Océan fournissoit 
toujours, il n'y eut plus qu'à les répan- 
dre du côté des prairies, où les troupes 
étoient campées. Mais parce que , si ces 
eaux fussent passées dans les fossés de 
là ville, qui étoient très*profonds, ils en 
auroient été remplis, et qu'il n'en seroit 
pas resté assez pour le besoin qu'on 
en avoit, on s'avisa de faire des rigoles 
de bois de la largeur et de la hauteur 
des poternes où les grands canaux al- 
loient aboutir, afin que ces rigoles étant 
dressées comme des pontons , depuis 
l'ouverture des poternes jusqu'à l'autre 
bord des fossés, on fît passer toutes les 
eaux dessus pour les diriger dans la 
campagne , sans qu'elles s'allassent per- 
dre autre part. Pendant que l'on se pré- 
paroit ainsi à la vengeance dans les 
rues , il se faisoit des prières publiques 
dans les temples pour la réconciliation . 
des esprits. Néanmoins , dans ces prié- 



LITaE PKEIUKR. 55 

res, qui étoient toutes mêlées de lamen- 
tations de Jérémie, il ne paroissoit guère 
moins de passion que dans le tumulte 
des carrefours. Car les ministres, en 
^pleine chaire , comparoient le prince 
d*Orange et son armée aux Babylo- 
niens, qui étoient les ennemis de Dieu ; 
et au contraire, ils appliquoient à la 
ville d'Amsterdam tout ce que les pro- 
phètes ont dit de beau de l'ancienne 
Jérusalem. Enfin la nuit , que l'on at- 
tendoit impatiemment, arriva tout aussi 
noire qu'on le soubaitoit ; et quand elle 
fut un peu avancée, on fit sortir les 
eau& par six endroits en même temps , 
de sorte que les troupes , qui ne les re- 
gardoient venir que d'un seul côté , 
s'en virent bientôt environnées. C'étoit 
assez 'de ce stratagème pour punir la 
hardiesse qu'on a voit eue d'assiéger une 
ville comme Amsterdam; et toutefois 
ce ne fut pas la seule vengeance qu'on 



5t> MÉMOIBBS DK. HOLLANDE. 

% 

tira de ceux qui avoient osé Fentrepren- 
(Ire ; car quelques curieux s'étant avisés, 
pour rendre la confusion des assiégeants 
encore plus grande, de leur insulter 
galamment et avec esprit, écrivirent, 
tant contre les principaux officiers de 
r armée, et les premières dames de la 
cour, que contre le prince. d'Orange 
lui-même, je ne sais combien de quoli- 
bets les plus moqueurs du monde, qu'ils 
enfermèrent dans des balles de cire , et 
les jetèrent sur l'eau, qu'on lançoit vers 
les troupes ennemies , dans l'espérance 
qu'elles seroient ouvertes et que ces 
perturbateurs de la félicité publique, 
<*omme ils les appeloient, en seroient 
vivement piqués. Il n'y eut pas jus- 
qu'aux dames , de toutes sortes d'l;iu- 
meur et de condition , qui ne se fissent 
un honneur de cette plaisanterie ; cha- 
cun voulut profiter, selon, son génie, de 
l'occasion qui se présentoit , deseven-. 



I^IV&K P&EM JEK^ 57 

ger impunément des mépris, de .Guil- 
laume de Nassau. Les unes , en style de 
roman , le comparoient à Tambitieux 
Icare; les. autres, plus dévotement, le 
disoient semblable au superbe Lucifer ; 
et toutes lui reprochoient avec une ai- 
greur pareille Tinjustice de son entre- 
prise et la honte de son décampement. 
Elles ne purent toutefois prendre autant 
de plaisir à ce jeu , comme leurs, pères 
et leurs maris j en trouvèrent, puiscpi'il 
n'y avoit point alors de jaloux ni de 
critiques à Amsterdam , de quelque re- 
ligion qu'ils fussent, qui ne s'estimas- 
sent heureux de voir leurs femmes et 
leurs filles se déchaîner ainsi contre des 
gens .encore .plus redoutables par leur 
galanterie que par leur valeur. Aussi 
cette petite vengeance ne «nanqua pas 
de réussir , justement comme on l'avoit 
prémédité. Car ces balles voguèrent ai- 
sément jusqu'à l'armée , et parce qu'il 



58 MÉMOIRES DR HOLLANDE. 

S* en étoit jeté un assez grand nombre , 
il n'y eut presque personne qui n'en 
attrapât quelqu'une. Un ofl&cier , entre 
autres, qui en vit autour de lui cinq 
ou six flotter sur l'eau que son cheval 
avoit jusqu'aux sangles , se baissa pour 
en prendre une, et ayant reconnu, 
en la pressant dans sa main , qu'il y 
avoit im papier renfermé , il attendit 
qu'il fi\t hors du péril pour voir ce que 
ce pouvoit être , car ce n'étoit guère le 
temps alors de contenter une curiosité 
inutile. L'inondation croissoit toujours, 
et c' étoit une chose effroyable de voir 
vingtKîinq ou trente mille hommes, 
marcher au milieu des eaux, sans savoir 
de quel côté ils alloient« Il est vrai que 
la cavalerie eut moins de peine à s'en 
tirer; mais l'infanterie pensa demeurer, 
tout entière dans les larges fossés qui 
servent, en cie pay&-là, à séparer les pâ- 
turages ; une grande partie s'y noya , 



LivRK rasMiza. 59 

plusieurs chariots y versèrent aussi avec 
le bagage dont ils étoient chargés, sans 
qu*il fflt possible d*en rien sauver. Enfin 
l'armée arriva sur le terrain sec , mais 
si accablée de confusion et de fatigue 
que les officiers ne savoient que se dire 
et n'osoient s'entre-regarder. Ce spec- 
tacle étoit surtout malplaisant pour le 
prince d'Orange ; mais il trouva le 
moyen de ne l'avoir pas longtemps de- 
vant les yeux, en prenant le chemin de 
Diereii, qui est une belle maison qu'il 
avoit dans le Veluwe^Zôom, prés de 
Doesbourg, où il se retira promptement 
avec les principaux de sa suite. Tous les 
divertissements que les siens eurent soin 
de hii faire trouver dans ce lieu-là , du- 
rant quelques jours.) ne purent néan- 
moins, dissiper le diagrin qui lui restoit 
de cette malheureuse affaire ; et ce qui 
l'inquiétoit davantage étoit la crainte 
qu'il avoit de s'être attiré, par un atten- 



60 MÉMOIBLSS DR HOLLANDE. 

tat inutile , le mépris et TaYersion. de 
tous les confédérés. En effet, une telle 
crainte étoit si bien fondée , que c'eût 
été un aveuglement à ce prince de ne la 
point avoir. Car il ne pouvoit pas ignorer 
que le grand intérêt de cette république 
est la liberté ; et que , comme elle avoit 
tout hasardé pour Tacquérir, il n'y auroit 
point aussi d'efforts qu'elle ne fi\t réso- 
lue de faire pour la conserver. Par con- 
séquent, il jugeoit bien que. ce qu'il ve- 
noit d'entreprendre alloit être regardé 
comme une infraction violente et sédi- 
tieuse aux lois fondamentales du pays. 
Dans cette agitation d'esprit il ne savoit 
s'il devoit retourner sitôt à la Haye. Afin 
donc de s'en assurer^ il fit sonder les 
esprits par le comt« de Horn, son allié^ 
qui étoit de la chambre de Hollande, 
pour savoir de. quelle manière on l'y 
recevroit. Les États , de leur côté, s'é- 
toient déjà assemblés, pour délibérer 



LtVBE PRRIIJEE. 61 

entre eux sur la même chose ; et la 
conclusion fut que le prince rentreroit 
à la Haye conrnie revenant d'une pro- 
menade , et qu'ainsi on ne Tiroit point 
saluer par députés, comme c' et oit Tu- 
sage quand il revenoit d'un voyage ou 
d'une expédition. En vertu de cet ac- 
cord on le vit arriver le lendemain en 
équipage de chasse, et les égards même 
qu'on eut pour lui furent tels qu'on 
n'entendit pas dire un seul mot dans le 
conseil , à la cour et parmi le peuple , 
de tout ce qui s'étoit passé. Toutefois, 
^un accommodement si prompt et si ca- 
pable de contenter ce prince n'empê- 
dia pas qu'il ne tombât dans une mé- 
lancolie où il demeura plongé jusqu'à 
la fin de sa vie , qui ne dura plus guère 
après cela. Car étant devenu malade de 
la rougeole, qui courut au mois de no- 
vembre suivant, et dont il n'y eut point 
de petits^enfants qui ne se . guérissent , 



62 , MÉMOIRES DR HOLLANDK. 

il mourut sur le déclin de son mal, d'un 
verre de limonade assaisonné au gré 
des mécontents, selon la nouvelle fausse 
ou véritable qui s'en répandit alors. Le 
ressentiment qu'on avoit tojtijours de sa 
dernière conduite fit qu'on ne s'aiSi- 
gea pas autant de sa perte qu'on l'eiit 
fait sans doute dans un autre temps; 
et ce qui acheva d'en consoler tout à fait 
les Provinces-Unies, fut la naissance 
d'un autre prince , qui naquit huit jours 
après la mort de son père. Cette nais- 
sance effaça si bien le souvenir des of- 
fenses passées chez ce peuple naturel-^ 
* lement bon , qu'on la célébra par des 
réjouissances sincères dans toutes les 
villes de l'Etat. La Haye entre les auti-es 
signala sa joie dans cette fête publique , 
comme plus affectionnée aux princes 
d'Orange, parce qu'ils y font leur sé- 
jour. II y avoit dans les rues des feux 
allumés et des tables dressées^our ré- 



V 



LIVtR. PBRMIEH. 63 

galer les passants ; on voyoit devant 
toutes les maisons des nobles, des ban- 
deroles et des festons avec des inscrip- 
tions et des devises , qui faisoient espé- 
rer des merveilles de cet illustre enfant. 
Zuilestein ne laissa pas échapper une si 
belle occasion de se distinguer à son 
ordinaire. Afin donc d'endiérir par- 
dessus les autres , cet homme^ rare en 
inventions , fit tapisser son portail de 
quantité d'écriteaux tirés du Vieux Tes- 
tament, dans lesquels il appliquoit au 
jeune prince tout ce que les anciens 
oracles avoient prédit du Messie. Enfin, 
pour comble d'honneur et pour marque 
de réconciliation entière, Gand et Som- 
merdick, qui étoient assurément les plus 
considérables de tout le pays , et quel- 
ques autres encore, présentèrent le petit 
prince au baptême , au nom de la répu- 
blique , et le nommèrent Guillaume, du 
nom de son père et de son bisaïeul. La 



04 MÉHOIEES DE QOLLANDE. 

suite a bien fait voir qu'on ne s'étoit 
point trompé dans les hautes espérances 
qu'on avoit conçues de ce fils de tant dé 
héros, puisque, en effet, il se trouve en 
sa personne un mérite composé de la 
probité du sang d'Angleterre et du cou- 
rage de la maison de Nassau *. Et il ne 
faut pas douter que ces deux qualités 
assemblées en lui ne l'eussent déjà porté 
bien avant dans le chemin de la gloire , 
si sa destinée eût voulu , qu'au lieu de 
tourner ses armes contre une couronne 
que tant de raisons doivent lui rendre 
chère , il les eût seulement employées 
contre les anciens ennemis de sa famille 
et de son pays. Car en comparant les 
premières campagnes de celui-ci avec 
les dernières prouesses de son père , on 
trouvera que le second n'est pas main- 



* Voy. ses Lettres en anglais publiées à Lon- 
dres en 1848, par P. Grimblot, 2 vol. in-8. 



LIVRE PREMIEB. 



65 



tenant plus heureux en batailles , que 
l'autre le fiit au siège d'Amsterdam, 
d'où il remporta autant de confusion et 
de chagrin qu'on vient de le dire. Mais 
on n'a pas encore raconté de quelle 
manière cette grande ville solennisa la 
fête de sa délivrance , et c'est ce qu'il 
faut savoir. Conmie cette reine de la 
mer, ainsi qu'elle s'en flattoit, né s'é- 
toit jamais vu insulter avec tant d'nu-^ 
dace , il ne s'étoit point fait jusqu'alors 
de réjouissances chez elle pareilles à 
celles qui s'y célébrèrent cette fois. Car 
quand il n'y auroit eu que le naturel 
ordinaire des peuples , qui leur fait re- 
garder le malheur des grands comme 
une consolation de leur bassesse , cela 
seul auroit déjà suffi pour mettre en 
belle humeur des gens à qui il ne faut 
qu'une petite raison d'être contents 
pour les obliger à bien boire , sans 
compter beaucoup d'autres sujets qu'ils 



66 mémouks dk holi.ande. 

s'imaginoient avoir de haïr le prince 
d'Orange , et qui les portoient à d'in- 
croyables excès de joie dans la pensée 
qu'il fî\t noyé. Ce fut apparemment ce 
qui sauva le reste de l'armée que cette 
fête d'Amsterdam , parce que , conune 
on pouvoit de dessus les murailles de 
la ville en voir le triste débris , qui s'é- 
toit arrêté à deux lieues de là pour se 
sécher , peut-être que si le peuple l'eût 
su , dans la rage où il étoit , il fîûit allé 
le tailler en pièces , et conune d'autres 
Lapithes, devenus soldats à la table, il 
eût été faire un massacre en sortant 
i d'un festin . En effet, ces pauvres troupes 

j mouillées avoient quelque inquiétude de 

ce côté-là , et elles ne s'estimoient pas 
trop malheureuses pourvu cpi'on les 
laissât conune elles étoient. Elles n'a- 
busèrent pourtant pas du loisir qu'on 
leur donna , mais elles reprirent le che- 
min de leurs garnisons le plus tôt qu'el- 



f 



LIVBB P&UIIEB. 07 

les purent, sotis la conduite de leurs 
officiers. A la vérité, il en faut excepter 
celui qui avoit attendu d'être en lieu 
de sûreté pour examiner la balle qu'il 
avoit trouvée sur Teau. Car ayant ou- 
vert le papier qui étoit dedans , aussitôt 
qu'il se vit en liberté de la faire, il y lut 
ces mots écrits en lettres capitales : « Si 
ce billet tombe entre les mains d'un ca- 
valier de mérite , il est conjuré , au nom 
de la gloire et de l'amour, de venir 
tirer de la misère une personne qu'il ne 
trouvera peut-être pas indigne d'être 
heuretise. » Il y avoit au bas , en plus 
petits caractères: « S'il s'accorde à cette 
proposition , qu'il se trouve vendredi 
prochain , à quatre heures du soir , à la 
porte de la synagogue d'Amsterdam , et 
qu'il mette du ruban vert à son chapeau 
afin qu'on le connoisse. » Cela étoit écrit 
deux fois dans ce billet, une en flamand 
et l'autre en françois, afin qu'il n'y man- 



68 



MEMOiaKS DE HOLLANDE. 



quàt rien pour être entendu. D n'y avoit 
que cette adresse : h A un cavalier de 
mérite , » ce qui étoit assurément trop 
général, car il n'est guère de cavalier qui 
ne croie valoir du moins autant qu'un au- 
tre, tant il est naturel auxhonunes, pour 
peu qu'ils aient de bonnes qualités , 
d'être toujours les premiers à s'en aper- 
cevoir. Mais par bonheur la suscrip- 
tion du billet se trouva en cette occa- 
îiion tout à fait convenable à la personne 
qui le reçut , puisqu'il eût été assez dif- 
ficile de rencontrer en quelque autre 
plus qu'en celui-ci tout ce qui sert à 
composer un cavalier parfait. Néan- 
moins , quoique ce fiit un homme pro- 
pre aux aventures surprenantes , la nou- 
veauté de celle-ci T étonna d'abord, 
et jusqu'au lieu même du rendez-vous , 
tout lui en sembla rare. Mais enfin, à 
force d'y penser , il n'y vit rien qui le 
rebutât. Ainsi, après avoir bien fait 



LI^RE PARMIEB. 69 

des réflexions pour et contre , il s'écarta 
un peu pour laisseï* partir les troupes , 
et sans être accompagné que de son 
valet de chambre , il prit le chemin de 
Muyden , qui est une petite ville à trois 
lieues d'Amsterdam, où il alla passer la 
nuit. La fatigue assez grande de trois 
mauvaises journées ne Ait pourtant pas 
capable de l'endormir comme il faut. 
Une agitation d'esprit violente le ré- 
veilla trois ou quatre fois , et il regarda 
comme une chose tout à fait extraordi- 
naire que , dans un sommeil fait à din 
verses reprises , une même image se 
présentât toujours à lui. « Au moins , 
disoit-il à son réveil , si elle est aussi 
belle qu'elle me l'a paru en dormant , 
je ne plaindrai pas ma peine. » B n'y 
avoit que cela qui lui donnât de l'in- 
quiétude. Car, de son côté , il n'étoit 
nullement en doute qu'il n'eût le bon- 
heur de plaire : une infinité d'intrigues 



70 



MEMOIRES DE HOLLAIIDE. 



lui avôieht trop appris ce qu'il valoit , 
et soit que la dame de la synagogue fftt 
Flamande, soit qu elle fût Françoise, il 
se promettoit hardiment, à lui-même , 
qu'elle seroit égalen^ent touchée de sa 
bonne mine et de son bel esprit. Pour 
ce qui est de lui , il étoit de l'ancienne 
maison de I<usignan , qui a donné des 
rois à l'Europe et des empereurs à 
l'Asie , et qui , s' étant divisée en plu- 
sieurs branches considérables , a des 
descendants en Saintonge et en Poitou. 
Il s'appeloit Villeneuve*, d'une terre 
qui va ordinairement au cadet de la 
famille ; et (juelque alliance de lui* avec 
le marquis de La Boulaye l'a voit en- 
gagé dans les guerres civiles , où il avoit 
fait même des coups assez hardis pour 
un homme de vingt-deux ans , tel qu'il 



' François VI, duc de La Rochefoucauld, ba- 
ron de YerteuiL V. Conrart. Mss.T, 2» , p. 531 . 



LIVRE PREMIER. 



71 



étoit alors. Mais la probité qui , dans 
sa fajpiille , éloit héréditaire , lui don- 
nant quelques remords de porter les 
armes contre son devoir , il rompit 
généreusement quelques amusements 
d'amour qui le retenoient , et après les 
secondes barricades, il se retira avec 
quelques autres, premièrement à Bruxel- 
les, et ensuite en Hollande , qui s'appe- 
loit alors l'exil volontaire des honnêtes 
criminels. Son mérite n'y demeura pas 
longtemps inconnu , et le prince d'O- 
range même , auquel il faut rendre ce 
témoignage , qu'il se connoissoit fort au 
prix des gens, iîit bientôt si persuadé de 
ce que valoit ce gentilhomme, que, sans 
le faire passer par les degrés selon la 
coutume, il lui donna d'abord une com- 
pagnie du régiment de Hauterive qui 
vint à vaquer. A considérer les qualités 
dont. il. étoit avantageusement pourvu , 
il paroissoit assurément digne de toute 



72 MÉMOiftRS VE HOLLANDE. 

autre chose . Car il n'y avoit pas jusqu'aux 
Hollandois, quoique accoutumés à re- 
garder chez eux les François d'un œil 
d'envie', qui n'approuvassent l'avance- 
ment de celui-ci, tant il avoit su en peu 
de temps apprendre leur langue et s'ac- 
commoder à leur esprit. Une si grande 
facilité à se rendre comme naturelles des 
mœurs étrangère^ et une langue assez 
difficile, suppose sans doute qu'il en- 
tendoit tous les exercices essentiels à sa 
profession , et en effet il s'en acquittoit 
à merveille , c'est-à-dire avec le même 
succès qu'il écrivoit en prose et en vers. 
Les gens de cour eux'^mémes, qui se 
font ordinairement un honneur à leur 
mode d'ignorer les belles-lettres et de 
ne savoir pas bien écrire, trouvoient que 
Villeneuve composoit trop bien pour un 
cavalier. Mais les dames n'étoient pas 
de ce sentiment, et il n'y en avoit 
point de si fière à la cour de la reine de 



LIVRE PREMIER. 73 

Bohême et de la princesse royale *, qui 
ne lui eût écrit de bon cœur trois lettres 
pour pouvoir s'attirer un de ses billets. 
Aussi avoit-il toutes les qualités qui 
peuvent donner de la confiance au sexe, 
tant il étoit libéral , complaisant et dis- 
cret. Il est vrai que sans tout cela c' étoit 
un coup assuré pour lui de plaire dès 
la première vue , puisque son visage , 
son air, sa taille et ses cheveux fai- 
soient je ne sais quel assemblage dont 
le cœm* se trouvoit doucement surpris. 
Tant d'agréments ne Tempêchoient 
poiutant pas d'être aussi brave (ju'il 
devoit être ; c'étoit au contraire ce qui 
le rendoit ainsi aimable qui l'obligeoit 
à faire paroître du cœur , parce que la . 
jalousie que son mérite donnoit à bien 
des gens lui faisoit souvent des affai- 
res , dont il se tiroit toujours avec hôn- 

' Les cours de Louis XIII et de Monsieur. 



74 UÉMOl&FS DE HOLLANDE. 

neur.' Le malheur est qu'une si belle 
réputation gâtât sa fortune , car il étoit 
impossible que les dames s'entretins- 
sent perpétuellement de ses louanges , 
sans donner de l'ombrage aux maris 
et aux amants. Il ne se seroit pourtant 
pas mis fort en peine de leur chagrin à 
touSy si à la fin il ne s'en fôt trouvé un 
du nombre duquel il avoit tout à crain- 
dre. Aussitôt qu'il se vit ce dangereux 
rival en tête y il espéra , comme on se 
flatte toujours, de pouvoir sauver son 
intrigue par la feinte, et il disoit en lui- 
même que ce ne seroit pas le premier 
prince qui auroit été dupé en amour 
par un cadet. Mais les mesures qu'il 
commençoit à prendre pour cela furent 
rompues tout à coup par l'avis qu'on 
lui donna de n'aller plus chez Spirink * , 

* Mot hybride composé de Pri, King , qui 
peuyeiit signifier le Roi et le Prince son fils. 



LIVRE PRF.MIEt. 



75 



qui avoît les filles les plus galantes de la 
cour , et cet avis fut suivi de quelques 
insinuations assez claires du dessein 
qu'on avoir» de l'humilier. Villeneuve, 
qui comprit aisément tout ce que cela 
vouloit dire , se défit de sa chai'ge , et 
conmie rien ne l'attachoit plus en Hol- 
lande, il résolut de visiter la Suède , où 
la réputation de la grande Christine at- 
tiroit alors les braves et les savants. La 
Ghastre et Persan, ses deux amis, vou- 
lurent être de la partie , et leur départ 
pour Stockholm fut résolu. Le prince, de 
qui il alla prendre congé , ne s'opposa 
nullement à son dessein, tant il sentoit 
de joie en son ânie de l'éloignement de 
ce redoutable cavalier. Mais il se con- 
tenta de l'engager , comme par honnê- 
teté , à l'accompagner à une petite jm:*gh 
menade , sans lui dire que c'étoit le 
siège d'Amsterdam pour lecfuel on de- 
voit partir le lendemain ; quoique ap- 



76 MÉMOIRES DE HOLLANDE. 

puremment il ne Finvitoit de la sorte 
qu'afin qu'il allât publier dans le sep- 
tentrion le succès qu'il se promettoit de 
son entreprise. Mais le capitaine ré- 
formé avoit bien autre chose en l'esprit 
alors que de raconter les aventures 
d' autrui , lui qui se hâtoit d'en aller 
commencer pour lui une toute nouvelle. 
Il admiroit , en soupirant , cette des- 
tinée toute semée d'intrigues qui le me- 
noit ainsi de belle en belle , et qui ne 
le tiroit d'un engagement que pour en 
commencer un nouveau. Néanmoins, il 
se trouvoit dans une certaine confiance 
qu'il n' avoit point encore sentie en de 
pareilles occasions. Soit que plusieurs 
succès réitérés achevassent en ce mo- 
ment de former en lui une forte habi- 
tude de ne désespérer de rien , soit que 
cette intelligence universelle qui préside 
à la conduite de nos affaires inspire à 
chacun, pour ce qui le touche, un près- 



LITRE PREMIER. 



sentiment secret qui se nomme pru- 
dence, lequel étant bien écouté, prépare 
l'âme aux événements. De ces deux 
sentiments , quel que fôt celui qui forti- 
fiât Villeneuve en cette rencontre , la 
vérité est que son cœur lui annonçoit 
alors autre chose de plus réel et de plus 
solide que tout ce (ju'il avoit vu dans 
ses aventures du temps passé. Cette 
pensée lui donnoit une impatience de 
se voir à Amsterdam , la plus forte qu'il 
eût jamais eue , sans toutefois qu'il lui 
servît de rien d'y arriver sitôt , puis- 
qu'il ne lui restoit jusque-là que trois 
lieues à faire , et qu'il y avoit encore 
deux jours à passer avant l'heure de 
l'assignatron. Ainsi il partit de Muydeu 
lorsque le soleil se levoit, et quelques ef- 
forts que fît le barbe qu'il montoit pour 
seconder son empressement, encore lui 
trouvoit-il le pas beaucoup plus lent 
quk l'ordinaire. «Mais, disoit-il en lui- 



78 HÉMOIEES DF. HOLLA^fDR. 

même en marchant toujours , comme si 
sa première confiance n'eût pas été 
assez bien fondée , que sais-je s'il y a 
tant de sujet de me hâter de la sorte? 
C'est peut-être quelque plaisanterie que 
ce billet qui m'est tombé entre les 
mains, et à ce compte-là, ne serois-je pas 
bien ridicule d'aller faire tout sérieuse- 
ment les choses qui y sont marquées ? 
Il est vrai , reprenoit-il , que, comme je 
n'en ai fait confidence à qui que ce soit, 
je suis au àioins en sûreté du côté de la. 
raillerie , et enfin , ne falloit>-il pas tou- 
jours que j'allasse à Amsterdam m'em- 
barquer pour Stockholm? » Toutefois, je 
ne sais quel instinct le ramenoit à croire 
que c'étoit là une aventure effective , et 
dans cette pensée il songeoit aux moyens 
d'enlever cette personne que le ciel sem- 
hloit lui destiner. « Car il ne faut pas 
' douter , continuoit Villeneuve , en re- 
gardant le billet , puisqu'elle m'invite 



LIVAE PEEMIER. 79 

ici à l'aller <« tirer de la misère » que ce 
ne soit ([uelque fille fort riche qu'pn 
veut marier contre son gré, et qui, ayant 
le cœur noble , aime mieux épouser un 
homme de qualité qu'un négociant 
qu'on lui veut donner. Cinquante mille 
écus d'or ne tiennent guère de place, 
et il ne me seroit pas difficile de l'em- 
mener avec son argents» L'inégalité de 
la condition ne le faisoit point hésiter, 
il a voit trop d'esprit pour s'entêter de 
cette délicatesse . « La vie humaine , pour- 
suivoit-il , est un commerce perpétuel ; 
ceux qui n'ont que la naissance en 
partage , et les autres qui tiennent la 
fortune de leur côté , s'accommodent 
ensemble; nous changeons avec les rotu- 
riers de la noblesse pour du bien. La 
Haye d'où je viens est toute pleine de 
ces mariages ; d'Aumale a pris la fille 
d'un bourgeois de Leyde , Montbas a 
épousé celle de Grotius, de Bret a trouvé 



80 



MKMOIRES DR HOLLAKDE. 



son compte dans une alliance toute sem- 
blable, et l'état de mes affaires me per- 
suade de les imiter. » C'est ainsi qu'après 
plusieurs réflexions il en venoit tou- 
jours à se contenter soi-même , et ne 
faisoit en cela que suivre son humeur 
naturelle, qui étoit de ne s'embarrasser 
de rien. La seule chose qui lui donnoit 
quelque peine étoit le lieu du rendez-vous 
qu'on lui avoit marqué. « Car pourquoi 
me parler de synagogue, se demandoit- 
il à lui-même , à moins qu'elle ne soit 
juive, et si elle l'est, je jure de ne l'é- 
pouser de ma vie , j'ai trop d'horreur 
pour ces gens-là. Mais peut-être aussi , 
se répondoit-il ensuite, qu'elle veut de- 
venir chrétienne , et, à ce compte, elle 
auroit de nouveaux charmes pour moi. 
Parce qu'encore que ce ne soit pas trop 
ma profession de m'employer à la con- 
version des infidèles, néanmoins, quand 
nos intérêts nous conduisent aux bon- 



LIVER PREMIBB. 



81 



nés œuvres , il faut aller avec eux jus- 
que-là, et ne pas négliger les actions de 
piété , qui se trouvent à faire dans le 
chemin de la fortune. »» Il n'y avoit pas 
dans ce raisonnement , . sans doute , un 
fort grand raffinertient de religion ; 
mais il ne falloit pas aussi attendre 
autre chose d'un homme élevé à Tarmée 
et à la cour , et qui ne souhaitoit , à le 
bien prendre, de pouvoir tirer une juive 
de ses ténèbres , qu'afin que la gloire 
d'avoir travaillé au salut d'une âme , 
servît à adoucir en France l'horreiu- 
qu'on y auroit d'un enlèvement. En 
finissant ces réflexions , il se trouva à la 
porte d'Amsterdani, où il s'alla loger 
dans un quartier peu fréquenté , pour 
éviter les connoissances qu'il avoit dans 
cette ville. Il y étoit déjà allé autre- 
fois , mais il ne l'avoit jamais assez bien 
considérée ; et c'est ce qui le fit résou- 
dre à employer tout le loisir qui lui 



82 



MEMOIEKS DE HOLLANDE. 



restoit jusques au soir du lendemain à 
examiner comme il faut toutes les mer- 
veilles de cet abrégé du monde. On 
peut dife que toute la Hollande est elle* 
même une espèce de prodige, et que Fart 
a faft un chef-d'œuvre, d'un avorton de 
la nature qu'elle fut autrefois. Car sa si- 
tuation basse et marécageuse la feroit 
encore maintenant servir d'égout à la 
mer, si Tindustriede ses habitants ne lui 
avoit donné contre les fureurs de 4'0- 
céan de vastes barrières de sables qu'on 
appelle les dunes , pleines d'herbes sa- 
lées , qui rendent excellent une infinité 
de gibier qui s'en nourrit. Après avoir 
ainsi pourvu à la nécessité pressante, ils 
ont travaillé au plaisir , et d'un terrain 
tout artificiel , ils en ont fait une déco- 
ration de théâtre de vingt lieues d'éten- 
due , puisqu'on ne sauroit nommer plus 
juste un paysage rempli de villes pein- 
tes et dorées , et si voisines les unes des 



LIVEE PRKM1F.R. 



83 



autres , qu'on eïi peut voir cinq en un 
jour. Saïunaise , qui a voit succédé là à 
Scaliger et à J. Lipse , dans une certaine 
charge, qui, sans obliger à aucune fonc- 
tion ordinaire , fait considérer comme 
l'oracle des sciences celui qui en est 
revêtu ; ce Saumaise donc , qui étoit 
toujours habillé cavalièrement, et qui, 
toutefois, ne parloit que par sentences, 
faisoit ,une autre peinture de la Hol- 
lande et disoit : « Que c'est un pays où 
les quatre éléments ne valent rien , et 
où le démon de l'or, couronné de ta- 
bac, est assis sur un trône de fromage. » 
Cette dernière peinture est encore au 
natiu:el , et elle a un sens très-véritable. 
Car dans cetie province, d'ailleurs si 
célèbre , la terre ne porte point de 
fruits , l'eau n'est pas bonne à boire , 
Tair est ordinairement épais comme de 
la fumée , et le feu y sent si mauvais 
par la matière qui sert à l'entretenir, 



8i MÉMOIRES DK HOLLANDE. 

({u'on est contraint de le cacher pour 
s'en servir. Avec cela le fromage, qui 
est la principale nourriture des Hollan- 
dois, se peut aussi bien nommer leur 
soutien, comme le tabac leur divertis- 
sement ordinaire , et enfin Tor , dont 
l'autorité est partout si grande, règne, 
ou du moins il régnoit alors chez eux 
avec une telle abondance, qu'il sembloit 
(jue tout le Pérou y eût été transporté, 
(ùette abondance éclatoit surtout dans 
Amsterdam, où les naarteaux des portes 
étoient communément d'argent massif 
d'une grosseur étonnante , sans qu'ils 
fussent pourtant au hasard d'être volés , 
à cause que l'admirable poUce qui s'y 
garde, met toutes choses en une entière 
sûreté. D'après cela , il est aisé de juger 
des beautés et de la splendeur de cette 
superbe ville, qu'un évêque de France' , ' 

' ToussciiDt de Forbin Jansou , évéque âv 



LIVRK PBEMIER. 85 

qui, au retour de son ambassade de 
Pologne, s'embarqua à Dantzick, ex- 
près pour voir la Hollande , a décrite 
en peu de mots en disant qu'Amster- 
dam surpassoit les villes d'Italie en 
grandeur , en magnificence et en régu- 
larité. En effet, sans parler des rues, 
qui y sont alignées partout comme les 
maisons de la place Royale, on auroit 
peine à croire le nombre et la splendeur 
de ses édifices publics. Celui où les con- 
seils de ville se tiennent , et un autre où 
s'assemblent les marchands, passent 
pour deux merveilles du monde. Enfin, 
il n'est pas jusqu*aux hôpitaux , où la 
quantité de richesses et les raretés de 
l'architecture ne soient surprenantes ; il 
y en a dix pour diverses sortes d'in- 
fortunes, qui ne peuvent être comparés 

Marseille, ambassadeur en Pologne en 1675, 
ensuite cardinal; mort en 1713. 



80 



MÉMOIRES nE HOLLANDE. 



qu'à cet hôtel des Invalides , si digne 
de la puissance. et de la bonté du plus 
grand de tous les rois. On a remarqué 
que la libéralité d'une seule personne a 
quelquefois suffi à de pareilles construc- 
tions. Tout nouvellement encore , un 
Hollandois, revenu des côtes d'Asie où 
il a voit gagné des sommes, immenses, 
par un trafic de plusieurs années , avoit 
offert aux magistrats d'Amsterdam deux 
tonnes d'or ; c'est ainsi qu'ils calculent , 
et cela fait deux cent mille livres , pour 
fonder un hôpital , où l'on auroit eu 
soin de nourrir le reste de leur vie, tous 
les animaux domestiques et toutes les 
bêtes de charge qui ne pouvoient plus 
servir. 11 avoit vu pratiquer ce genre 
d'hospitalité dans les Indes , où il n'y 
a point de ville qui n'ait un local pu- 
blic pour recevoir les chevaux ruinés, 
les chiens malades, et d'autres sembla- 
bles hôtes avec toute sorte d'humaiiité. 



LIVRE PBKMIF.B. 87 

Mais ces idolâtres n'en usent ainsi que 
par superstition , dans Tidée qu'ils ont 
que l'âme des honunes passe dans le 
corps des bêtes ; sur ce fondement il se 
trouvera telle personne parmi eux qui , 
en pansant un vieux chameau , s'imagi- 
nera traiter son bisaïeul. 11 y a bien de 
Tapparence que ce bonhonune , qui 
vouloit introduire le même usage dans 
son pays, avoit apporté quelque teinture 
de cette rêverie; et c'est aussi ce qui 
obligea Messieurs d'Amsterdam de re- 
jeter sa fondation. Il y en avoit assez 
d'autres sans celle-là , propres à entre- 
tenir agréablement un curieux comme 
étoit Villeneuve, qui, en eifet, ne man- 
qua , pendant deux jours , de donner 
son discernement et son admiration 
à tout ce qui parut à ses yeux. Mais 
dans celte incroyable diversité de cho- 
ses qui le charmèrent, rien ne le surprit 
autant qu'ua endroit de la ville nonuné 



H8 MÉMOIRRS DR HOLLANDE. 

le canal de l'Empereur , qui seroit en 
vérité le plus beau lieu de la terre si 
Versailles n'existoit point. Il n'est pas 
*1 tout à fait si long que le Gours-la-Reine, 

mais il est plus large. L'eau qui court 
au milieu occupe à peu près la moitié 
de cette largeur, et elle est en tout 
temps si nette et si haute, qu'on la voit 
ordinairement couverte de petites bar- 
ques, les unes peintes, les autres dorées, 
qui voguent à toutes les heures du jour 
d'un bout à Vautre , pour le plaisir ou 
pour la nécessité. Car les plus vives cha- 
leurs du soleil n'y sont jamais incom- 
modes, parce que les grands arbses 
qui sont plantés régulièrement sur les 
deux bords font , d'une moitié de leurs 
branches, une espèce de berceau fort 
épais qui couvre le canal^ pendant que, 
de l'autre moitié , ils répandent une 
ombre agréable sur les deux côtés du 
quai. Néanmoins, ces arbres, tout hauts 



LIVRE PRRMIKB. 



89 



et touffus qu*ils sont , n'empêchent pas 
qu'on ne remarque la magnificence des 
maisons qui bordent ce canal à droite 
et à gauche. En France , où les noms 
honorables se prennent sans les deman- 
der, et à Paris surtout 5 où Ton donne 
du relief à toutes choses , ces maisons 
s'appelleroient des palais , tant elles ont 
d'ornements et de magnificence dehors 
aussi bien que dedans. Il y a cette dif- 
férence, que leur entrée n'est pas de 
plain-pied à la rue comme les nôtres ; 
mais elle est à la hauteur d'un perron , 
où l'on monte par des degrés de mar- 
bre , en s' appuyant si l'on veut sur une 
balustrade de cuivre doré, poséede cha-, 
que côté sur deux lions ou deux aigles de 
même matière , qui lui servent de bases 
aux angles de l'escalier. Les yeux ne soiît 
pourtant pas les seuls à trouver là deô 
charmes , les oreilles y en rencontrent 
aussi par le doux concert d'une infinité 



90 



MKMOIBES DE HOLLANDE. 



d'oiâeaux , qui se font comme une lon- 
gue volière de tous les ormeaux de ce 
canal. Il ne falloit pas moins que tout 
cela pour adoucir l'inquiétude de Ville- 
neuve, encore y revenoit-il toujours , et 
faisant F application de tout ce qui se 
trouvoit alors devant lui, au sujet de son 
impatience : « Je m'imagine, disoiu-il, 
que je prendrai infiniment plus de plai- 
sir à la voir et à l'entendre , que je n'en 
ai maintenant à tout ceci. » Enfin , le 
jour qu'il attendoit arriva , et voyant 
approcher l'heure qu'on lui avoit mar- 
quée , il s'ajusta avec tout le soin pos- 
sible, sans oublier le ruban vert, et prit 
le chemin de la synagogue. La porte en 
étoit ouverte, mais il n'y vit encore que 
quelques hommes qui achevoient d'ac- 
commoder des paviUpn&a^sez beaux, qui 
prenoient depuis la voûte jusques au 
bas. Ce lieu en étoit rempli des deux 
cotés , comme un dortoir est bordé de 



.''iii 



LIVRS PRKMIEB. 91 

ses cellules , et il paroissoit bien qu'on 
ne les arrangeoit ainsi cpie pour quelque 
raison fort mystérieuse , que Villeneuve 
n'ignora pas longtemps. Un de ces 
hommes , qai par bonheur pour lui se 
trouva être un grand parleur, lui ra- 
conta que ces préparatifs se faisoient 
pour une fête que les juifs ont coutume 
de célébrer tous les ans au commence- 
ment de septembre, pendant huit jours 
entiers, et qu'on nomme « la solennité 
des tentes * . » « Il est vrai , continua cet 
homme , que , pour bien faire , il fau- 
droit c[ue ces pavillons-là fussent dres- 
sés en pleine campagne , ainsi que nous 
le pratiquons en Asie et en Afrique , où 
nous avons plus de liberté ; cela ^eroit 
plus conforme à notre dessein , parce 
que nous prétendons, par cet ancien 
usage, renouveler la mémoire du jséjour 

» V. Cuneus, Répub. des Hébr. , t. I, p. 68. 



,1 f 

'1 



ïl!2 MEMOIRES DE HOLLANDE. 

que nos pères firent , quarante ans du- 
rant , dans le désert , où Us n'eurent 
d'autre logement tout ce temps -là 
qu'une espèce de tabernacles , sembla- 
bles à ces pavillons que vous voyez. 
Mais en Europe , où nous vivons avec 
plus de contrainte , nous ne pouvons 
donner à une si sainte cérémonie tout 
l'éclat et toute la représentation que 
nous voudrions. Ce n'est pas que nous 
n'ayons offert encore depuis quelques 
jours vingt mille écus aux magistrats 
de cette ville , pour en avoir la permis- 
sion. Elle nous auroit épargné une in- 
commodité fort grande, qui est qu'étant 
obligés par notre loi de quitter nos mai- 
sons une semaine entière , pour la venir 
passer ici, il est fâcheux de boire, man- 
ger et dormir dans le lieu même où 
nous nous assemblons pour faire nos 
prières. — Toutes les personnes de cha- 
que famille , lui demanda Villeneuve , 



LIVRE PREMIER. 93 

doivent-elles s'y trouver ? — Non , ré- 
pondit le juif, à moins qu'elles ne soient 
pures. Encore a-t^-on résolu , cette fois, 
à cause des grandes chaleurs qu'il fait , 
et du peu d'espace que voici , qu'il n'y 
auroit qu'une personne de chaque mai- 
son, de peur qu'on n'étouffât ici, si l'on 
y mettoit tant de monde. » Ensuite le 
cavalier françois ayant appris de lui que 
la fête ne commenceroit pas sitôt, il 
sortit de là avec de nouvelles espérances. 
» Elle couchera à la maison, disoit-il , 
où du moins elle aura sans doute plus 
de liberté dans ces huit jours que dans 
un autre temps , et il ne se pouvoit rien 
imaginer de mieux pour nos affaires. 
Qu'elle a d'esprit et qu'elle est adroite 
d'avoir su ménager si bien cette occa- 
sion ! » Il s'étoit éloigné, en rêvant ainsi, 
plus qu'il n'avoit cru , et cela se trouva 
bien , parce qu'il étoit temps de se pré- 
senter quand il retourna. Mais son 



94 



MEMOIRRS DF. HOLLANDE. 



étonnement fut extrême de rencoatrer 
sous le portail de la synagogue deux 
gentilshommes de sa nation et de sa 
connoissance , qui avoient été du siège 
d'Amsterdam conune lui, et qu'il croyoit 
de retour à leur garnison. Ils avoient 
bien plus de rubans verts que lui; le 
chapeau de l'un en étoit tout couvert , 
et l'autre en avoit, outre cela, une gar- 
niture entière. Après avoir bien ri tous" 
trois de cette rencontre : « N'en faisons 
point les fins , dit Villeneuve , c'est un 
même dessein qui nous conduit ici. » Les 
deux premiers , qui ne le pouvoient 
nier , lui confessèrent qu'ils n'avoient 
pas été moins surpris de se trouver là 
ensemble. Ils se montrèrent les billets 
qui les y avoient attirés, et qui étoient 
tous trois du même style et de la même 
main. « Avouons, reprit Villeneuve, que 
cela s'appelle « pêcher aux galants , » 
car nous étions dans l'eau quand les 



LIVRK P&RMIRH. 95 

billets nous attrapèrent. » Pour lui il ne 
faisoit qu'en rire et soutenoît aux au- 
tres , qu étant déjà obligé de venir à 
Amsterdam pour s'embarquer, il étoit 
en celsL beaucoup moins dupé qu'eux , 
qui en avoient fait le voyage exprès 
pour chercher cette aventure. A vrai 
dire , c'étoit quelque chose de fort plai- 
sant , de voir trois gentilshommes fran- 
cois coiffés de rubans verts, s'entre-sur- 
prendre à la porte d'une synagogue , 
également disposés à tenter quelque 
fortune amoureuse dans la race d'Abra- 
ham. Aussi virent-ils bien que c'étoit 
là le sujet d'une raillerie un peu forte , 
et ils convinrent entre eux de n'eo par- 
ler jamais. Cependant il y avoit quelque 
temps que la cérémonie étoit commen- 
cée ,• et s'en trouvant si proches ils eu- 
rent la curiosité de la voir avant d'aller 
souper ensemble. Les femmes y étoient 
toutes d'un côté , couvertes de grandes 



96 



HEMOiaES DF. HOLLANDE. 



!" 

• i. 



mantes qui leur cachoient la taille, et 
elles tenoient des branches de diverses 
sortes d'arbres , aussi bien <jue les hom- 
mes , qui faisoient un autre rang tout 
vis-à-vis d'elles; si bien que ce lieu étoit 
tout rempli de verdure , comme d'une 
couleur mystérieuse dans cette religion. 
« A ce que je vois, dit un des cavaliers , 
le A^rt est de la cérémonie, et quand 
on nous a avertis d'en mettre à nos cha- 
peaux , on nous a traités comme des 
prosélytes juifs. » Pendant qu'il parloit 
ainsi , Villeneuve , qui s'attendoit tou- 
jours à quelque chose de réel , sans le 
témoigner aux autres , avoit les yeux 
partout. 11 remarqua qu'une de ces 
femmes couvertes de mantes, sortoit de 
son rang, et d'un air languissant entroit 
dans une de ces tentes où une personne 
âgée la suivoit. Mais il n'avoit pas ob- 
servé que cette suivante avoit été dou- 
cement tirer l'autre , et que c'est ce qui 



LIV&E PRRMIER. 07 

Ta voit obligée de feindre quelque indis- 
position pour quitter son rang. «Ma- 
dame, lui dit-elle, ils sont trois avec du 
ruban vert, et copime j'ai vu cela j'ai 
cru qu'il falloit vous parler pour savoir 
ce que vous vouliez que je fisse. « Sur 
quoi la dame ayant un peu rêvé , coupa 
le bout d'une longue bande de parche- 
min * , couverte d'un côté de lettres 
hébraïques , laquelle faisoit plusieurs 
tours sur ses habits, conune étant un 
des ornements de la cérémonie, et après 
y avoir fait quelque chose avec son ai- 
guille de tête : « Tiens , dit-elle , voilà 
ce que tu donneras à l'un d'eux , sans 
que les autres s'en aperçoivent. — Mais 
auquel, madame ? répliqua la vieille. — 
A celui des trois qui aura le meilleur 

• Phyluctère ^ nom grec qui signifie /7r<'ierpa- 
///; les Hébreux l'appellent Tephlin. 11 y en a 
qui ont plus ou moins de quatre mètres de 
long, selon la dévotion. 



98 MÉMOIRES DS HOLI.ANDR« 

air , répondit la maîtresse ; néanmoins , 
comme ton goût ne se rapporteroit peut- 
être pas au mien , va examiner en passant 
et repassant auprès d'eux comme ils sont 
faits, et tu me le viendras dire. » Elle 
ne tarda guère à revenir rendre compte 
de sa commission. * « Ah ! madame , 
dit-elle en rentrant, on ne sauroit s'y 
méprendre. Il y en a un qui est aussi 
beau pour un homme que vous êtes 
belle femme. — Encore pourrois-tu t'y 
tromper , interrompit la juive en sou- 
riant, car il se trouve assez souvent que 
ces hommes si beaux ne sont pour tout 
que des lâches. » Elles conclurent pour-' 
tant que le parchemin seroit donné à 
celui-là 5 mais la soubrette y auroit eu 
de la peine si Villeneuve ne lui en eut 
facilité lui-même le moyen. Car comme 
il se douta que tant de tours qu'il voyoit 
faire à cette vieille n'étoient pas sans 
quelque dessein, lorsqu'il la vit repasser 



LIVBR PDiRMlER. 



encore , il laissa , comme par mégarde , 
tomber son mouchoir, qu'elle ramassa 
et le lui rendit avec une profonde révé- 
rence. La cérémonie ne dura pas long- 
temps, parce qu'elle ne consistoit qu'en 
quelques inclinations de tête , que ces 
infidèles faisoient vers l'orient , où la 
ville de Jérusalem est située, et au chant 
du psaume 113, pendant lequel ils 
haussoient et baissoient souvent les ra- 
meaux qu'ils tenoient à la main. Quand 
elle fut finie , les trois cavaliers allèrent 
passer le reste du jour ensemble , quel- 
que impatience qu'ei\t Villeneuve de se 
voir seul , pour regarder ce qu'il sentoit 
dans son .mouchoir. Ce ne fut pourtant 
que bien tard qu'il put contenter son dé- 
sir, lorsque étant seul dans sa chambre 
il trouva qu'o^ lui avoit donné un mor- 
ceau de parchemin de trois doigts en 
carré , où il ne vit autre chose que des 
caractères inconnus qui étoient écrits 



iJÊ 



:1 



100 MEMOIRES DE qOLLAKOF. 

sur un des côtés. « On se moqué de moi , 
dit-il en le jetant brusquement sur k 
table , de m'écrire des billets doux en 
hébreu. Est-ce que j'ai si fort la mine 
d'un rabbin qu'il faille me parler le lan- 
gage de Judée ? » Néanmoins , il crut à 
lîl fin qu'il y avoit en cela quelque mé- 
prise dont il espéroit s'éclaircir le len- 
demain au même endroit; 



PIN DU LIVRE PllEMIF.K. 




LIVRE SECOND. 




NE considérer q.ue le dehors 
et la surface des choses, il 
étoit sans doyte fort naturel 
déjuger désavantageusement 
d'un billet doux envoyé au hasard par 
un artifice tout nouveau ; d'un rendez- 
vous donné à la porte d'une synago- 
gue; d'une inteiTuption affectée dans 
le culte divin. 11 y avoit en tout cela un 
certain air d'intrigue, et je ne sais quelle 
teinture de galanterie que la plus grande 
indulgence eût eu peine à bien inter- 
préter. Celui-là même qui s'y trouvoit 



102 MÉMOIRES UK lîOLLAXUK. 

engagé ne remarquoit rien jusqu'alors 
flans cette aventure , qui ne le flattât 
d'une folle espérance et ne lui promît 
d'injustes plaisirs. Mais les apparences, 
qui sont trompeuses si souvent , le fu- 
rent étrangement en cette rencontre , 
puisque tout cet extérieur mondain et 
romanesque ne faisoit que cou\Tir des 
intentions très-sages et un grand fonds 
de religion que l'événement manifesta. 
La nuit étant donc passée, et Villeneuve 
«considérant encore de tous côtés , pen- 
dant que son valet l'habilloit , ce mor- 
ceau de parchemin qu'il n'a voit pu dé- 
chiffrer le soir précédent , il y aperçut à 
la fin quelques lettres tracées en blanc , 
sur le côté qui.n'étoit point écrit , qu'il 
n'avoit su distinguer à la chandelle , et 
y lut ces mots : « Demain ici à la même 
heure. » « De tout mon cœur, s'écria-t-il, 
quand il faudroit passer à travers cent 
mille piques pour y aller. Tu as beau 



LllTHK SECOND. i03 

rire, Dumarest, dit-il à son domestique 
qui avoit remarqué ce transport , voici 
une affaire qui nous arrêtera , et il ne 
faut pas que nous pensions aller de 
sitôt en Suède ; » car il ne doutoit plus 
qu'il ne trouvât dans la suite d'une his- 
toire ainsi commencée y des charmes 
propres à le retenir. Dans cette pensée, 
il écrivit à La Châtre et à Persan, ses 
deux amis , pour leur faire excuse de ce 
qu'il n'alloit point s'embarquer avec.* 
eux , sans leur en marquer la véritable 
cause *. Après cela il courut à l'assigna- 
tion pour la seconde fois , et il y trouva 
la messagère au parchemin^ qui , sans 
tourna le visage de son côté , lui dit de 
la suivre de loin et d'entrer après elle. 
Il obéit exactement, et après avoir tra- 

* Ce passage semble faire allusion au séjour 
que fît au Havre , Huet, auteur du Voyage de 
Stockholm, lorsque Bochart était parti en avant 
pour se rendre à l'invitation de Christine. 



104 MÉMOIRES DE HOLLANDE. 

versé quelques rues, il vit sa conductrice 
ouvrir une petite porte dont elle avoit 
la clef ; il entra après elle et fut conduit 
dans une chambre assez propre y où il se 
trouva seul. avec cette femme, qui pon- 
voit avoir cinquante-cinq ans , et qui 
étoit vêtue comme une bourgeoise. 
« Voilà , dit-elle , monsieur , une belle 
fortune qui vous attend , il y auroit de 
quoi faire le paradis d'un prince. — Je 
vous en serai obligé toute ma vie , ré- 
pondit Villeneuve; mais ne puis-je sa- 
voir qui est la personne qui veut ainsi 
faire mon bonheur ? — Il n*est pas en- 
core temps de vous le dire , reprit-elle , 

contentez-vous qvi'à l'entrée de la nuit 

— ^ Comment , interrompit-il , à l'entrée 
de la nuit! il n'est encore que quatre 
heures ; si vous me faites attendre jus^ 
([ue-là vous, me trouverez mort. — Nous 
vous empêcherons bien dfe mourir, 
continua la vieille en souriant ; je vous 



LXVaE SECOND. 105 

laisse ici du vin et des confitures ; il y a 
aussi des livres si vous voulez lire ; j'ai 
préparé tout cela comme remède à 
Fennui. v « Je n'ai jamais vu tant de 
façons , dit le cavalier après qu'elle fut 
partie ; est-ce pour me le faire trouver 
meilleur ? Au contraire , la passion qui 
s'enflamme par un peu de retardement , 
se fatigue à la fin de trop attendre. Oh ! 
que celle qui m'a conduit ici me traite 
bien à la mode du pays , quand elle s'i- 
nxagine que je ne m'ennuierai point. 
pourvu que j'aie la bouteille !» Il ne laissa 
pas de boire après avoir un peu grondé, 
et lorsqu'il eut regardé ces livres , il 
trouva que c'étoient des volumes d'As- 
trée et de Polexandre, et qu'on y H- 
soit écrit à tous les premiers feuillets : 
« Josébeth. » « Voilà assurément , s'é- 
cria-t-il , le nom de cette généreuse per- 
sonne, car ces livres-ci ne sont pas pror 
près à cette femme , et c'est là le nom 



10Q 



BIEHOl&ES DE HOLLANDE. 



d'une fille, comme j*ai toujom'S souhaité 
qu'elle le fût. » Cependaut la nuit s'ap- 
prochoit , et comme il ne faisoit point 
de lune , elle fut bientôt obscure. On 
n'attendoit que cela pour tirer l'impa- 
tient Villeneuve de sa solitude. Son 
hôtesse l'étant donc venue prendre, elle 
le mena à trois ou quatre maisons de là, 
et ils trouvèrent une porte de derrière 
ouverte; après avoir traversé un petit 
jardin, le François entra dans un appar- 
.lement qu'on lui montra et y fut en- 
fermé. Le plafond , qui étoit tout cou- 
vert d'or bruni, se répétoitune seconde 
fois sur le plancher, qui , étant parqueté 
de marbre blanc et noir', luisoit partout 
comme une fine glace. La vue s'arrêtoit 
sur une estrade couverte d'un tapis de 
Turquie , sur laquelle étoit posé un lit 
d'Ange de satih rayé , à crépines d'aiv 
gent, surmonté de fort belles aigrettes ; 
tout le reste de l'ameublement étoit de 



L^ 



LIVRE SECOND. 107 

même assez magnifique pour la saison . 
Ce fut là que Villeneuve , tout brave 
qu'il étoit , commença à trembler ; et 
quelque courage qu'il eût fait voir dans 
des occasions sanglantes , il ne se sou- 
venoit pas d'en avoir trouvé aucune eu 
toute sa vie qui l'eût autant interdit que 
celle-ci. Ce n'étoit point sans raison ; il 
ne s' étoit sans doute jamais rien pré- 
senté à ses yeux d'aussi redoutable que 
r étoit la personne qu'il vit venir à lui 
par ime autre porte que celle où il étoit 
entré. C'étoit une jeune femme , vêtue 
d'une simarre de toile d'or, relevée aux 
deux côtés par de gros nœuds de ruban 
ponceau , qui laissoient paroître une 
jupe de gaze si fine , qu'elle prenoit à 
chaque pas la forme des jambes et des 
genoux. Jl en étoit de même de sa 
gorge , qui , par le mouvement que lui 
donnoit la respiration, soulevoit douce- 
ment une autre gaze plissée à la véni- 



i08 MÉMOIRES I>K HOLLANDE. 

tienne , se rattachant avec des rubans 
cîouleiir de feu ; ses cheveux, qui étoient 
ramassés sous une cale brodée de per- 
les , lui retomboient en boucles tout 
autour de la tête, sans qu'il fût pourtant 
besoin de leur noirceur admirable pour 
rehausser l'éclat de son teint , puisqu'il 
étoit naturellement d'une blancheur à 
éblouir. Il est vrai que sans lui les yeux 
seuls de cette merveilleuse personne n'é- 
toient que trop capables de causer de 
Téblouissement ; car il en sortoit tant 
de lumière , mais une lumière si douce , 
qu'avec toute la vivacité des yeux noirs, 
tels qu'ils étoient aussi , on y voyoit 
briller encore , quand il falloit , tout ce 
(jue les yeux bleus peuvent avoir de 
tendresse et de langueur. Enfin c'est 
tout dire , que les avitres femmes qui 
- regardoient la beauté de Josébeth avec 
envie , n'y trouvoient du tout rien à re- 
prendre , sinon qu'elle avoit la bouche 



LIVBF. SECOND. 109 

un peu trop fendue ; mais si c^étoit là 
une imperfection ^ elle devoit nécessai- 
rement s'y trouver , puisqu'on n'auroit 
pu , sans elle , remarquer les plus belles 
dents du monde. Au reste , un grand 
air de jeunesse , qui se répandoit sur 
toute sa personne , avec un port et une 
taille- à dominer, y efPaçoit si bien les 
petits défauts , que l'on considéroit 
Josébeth comme une créature achevée. 
Aussi Villeneuve le sentit si bien que , 
dès qu'il l'aperçut j il alla se jeter à ses 
pieds avec un grand soupir , sans pou- 
voir dire autre chose que Ah ! madame ! 
qu'il répéta plusieurs fois comme un 
homme charmé , et demeura quelque 
temps la bouche collée sur la main que 
la belle juive lui avoit présentée pour le 
relever.. « Il faut bien, dit-elle en sou- 
riant, donner quelque chose aux trans- 
ports d'une première vue , mais on 
ne prétend pas vous y accoutumer. »» 



i 



^ 



HO 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



L'ayant obligé à ia fin de se lever, ils 
tinrent une conversation si pleine d'es- 
prit et d'une estime réciproque si par- 
faite , qu'elle leur fit souhaiter égale- 
ment d'avoir été faits tous deux l'un 
pour l'autre. Cet accord d'inclinations, 
si prompt et sitôt reconnu , n'empêcha 
pourtant pas qu'il ne se fît d'abord en- 
tre ces deux personnes une querelle 
a^sez délicate , et ce fut assurément 
quelque chose de fort singulier à l'en- 
trée d'une amitié. Car Villeneuve vou- 
lant raffiner , ou bien s'y prenant tout 
naïvement peut-être , comme ces inéga- 
lités arrivent aisément dans le fort de la 
passion , commença à faire le rêveur : 
« Et que diriez-vous, madame, ajouta- 
t-il , si dès la première vue j'osois me 
plaindre de vous , avec quelque appa- 
rence de raison ? — Je dirois que vous 
êtes un ingrat > répondit-elle fièrement 
en retirant sa main qu'elle lui avoit 



LlVaS SECOND. 111 

toujours laissée, et comme je tirerois de 
là un augure du peu de reconnoissance 
que vous auriez à l'avenir de toutes 
mes bontés, peut-être ne faudroit-il que 
cela pour finir dès ce moment notr^ 
histoire. — Mais, madame, continua-t-il 
d'un air respectueux et affligé , si la 
plainte que je veux faire ne venoit que 
d'un excès d'estime ! — Aldrs , inter- 
rompit Josébeth avec beaucoup de dou- 
ceur, vous pourriez vous plaindre en 
toute assurance , et à cette condition-là 
je vous conjure même de vous expli- 
quer. » Il ne lui dissimula donc point 
qu'il avoit eu du chagrin de voir qu'elle 
eût envoyé tant de billets sur les eaux 
de la ville, puiscju'il avoit été exposé au 
hasard de la perdre , si quelque autre , 
à qui il en étoit aussi tombé entre les 
mains, l'eût devancé d'un quart d'heure 
seulement à lar porte de la synagogue. 
« En vérité , reprit-elle ; je vous trouve 



\\± 



MEMOIRES UE HOLLANDE. 



admirable; savoîs-je seulement si vous 
étiez au monde ? et où vouliez-vous que 
j'allasse vous chercher? Il est vrai que 
j'ai envoyé douze billets à votre armée , 
mais je ne tirois ainsi à plusieurs que 
pour atteindre à un seul , que l'honneur 
me faisoit souhaiter sans le connoîlre ; 
et enfin le succès de cette petite aven- 
ture ne vous est -il pas plus glorieux 
(ju' autrement , puisque , conime vous 
voyez, elle m'a donné lieu de vous pré- 
férer hautement à ceux avec qui elle vous 
étoit commune ? Ainsi , ne voyez-vous 
pas bien que vous êtes uti ingrat ? >» 
L aimable Josébeth s' apercevant que 
(!. étoit un sujet de paroître fâchée, sem- 
bla aussi l'être bien fort. Mais Ville- 
neuve l'apaisa enfin, et lui demanda 
avec ardeur ce qu'il falloit donc faire 
pour la rendre heureuse comme, elle le 
marquoit dans son billet. « Vous êtes 
trop pressé , dit Josébeth en rougissant 



^r^ 



LIVRE SECOND.' H3 

un peu , nous rie nous connoissons pas 
encore assez pour un tel mystère. — 
Eh quoi ! madame , reprit-il d'un air 
enflanmié , je ne saurai pas seulement 
si vous êtes en la puissance d'un autre ? 
— Salomonne qui vous a conduit ici , 
répliqua-t-elle, vous apprendra ce qui 
me touche ; remarquez sa maison et 
vous y rendez lundi vers le soir. Alors 
elle vous racontera toutes choses , et 
ensuite elle vous conduira ici vers le 
commencement de la nuit. » Villeneuve 
se jeta encore à ses pieds avant que de 
se retirer , et Josébeth, se baissant, ap- 
procha sa tête de la sienne , de quoi ce 
pauvre garçon fut si transporté , qu'il 
dit en se relevant, sans songer bien à ce 
qu'il disoit : « Ah! que toute la terre 
ne sait-elle mon bonheur ! et que ne 
puis-je m' écrier maintenant : Je l'ai vue ! 
' je l'ai vue ! je l'ai vue ! — Trêve de 
transports , mon cavalier , lui repartit 



il 4 MÉMOIRES DE HOLLANDE. 

fort sérieusement la dame, en rarrêtant 
par le bras, nous ne sommes pas en 
France; point de gazette, s'il vous plaît.» 
Cette saillie étoit échappée de joie à 
Villeneuve , contre son dessein , car il 
étoit la discrétion mêine ; aussi assura«t-il 
sa maîtresse d'une fidélité inviolable. 
Elle le crut à force de le souhaiter ainsi, 
et il s'en alla, non pas sans vouloir don- 
ner des marques de sa libéralité à Salo- 
monne, qui les re&sa avec quelque sorte 
d'indignation*et lui promit de l'attendre 
le lendemain. Quoiqu'il y eût bien une 
derai-lieue de chemin de là à son logis, 
il ne s'aperçut pas de cette distance , à 
cause de la rêverie qui l'occupoit agréa- 
blement. Il se trouvoit néanmoins dans 
cette rêverie, des observations mêlées 
qui ne le satisfaisoient pas , car il voyoit 
assez que Josébeth étoit mariée, et cela 
supposé , il ne comprenoit point com-? 
ment cette juive avoit pu lui dire que 



LIVEE SECOND. 115 

c'étoit rhonneur qui lui avoit persuadé 
d'envoyer des billets à Tarmée , de la 
manière et du style qu'elle avoit jugé à 
propos d'employer. D'ailleurs , si c'est 
là une intrigue qui n'a pour but que hé 
plaisir, pourquoi, disoit^l en lui-même, 
n'avoir rien décidé à la première entre- 
vue , lorsque l'occasion étoit si belle ? 
Elle a trop fait d'abord pour une affaire 
sérieuse , et elle n'en a pas assez fait 
pour une grande passion. De dire aussi 
que ce soit la nouveauté de l'aventure 
qui l'ait troublée, il n'y a point d'appa- 
rence ; elle a infiniinent d'esprit, et elle 
étoit maîtresse du rende:&-vous. Parmi 
ces doutes dont il étoit agité , une seule 
chose lui paroissoit certaine : c'étoit le 
mérite de Josébeth, sur lequel il n'y avoit 
point à hésiter. Aussi la préféroit-il à tout 
cç qu'il avoit jamais vu , sans excepter 
niême la jeune Riperda ', qui étoit alors 
* Cousine de Mme de La Fayette, cousine 



JiG MÉMOIRES DE HOLLANDE. 

la plus belle personne de la eour de 
Hollande, et qui se nomme à présent la 
' comtesse de Caravas. Persuadé, comme 

il l'étoit , des rares qualités de F aimable 
juive, il attendoit patiemment pour s'é- 
claircir de tout le reste ; et il se trouva 
justement, en arrivant chez lui, mieux 
résolu que dans toute autre circonstance 
semblable , de surmonter toutes sortes 
d'obstacles pour posséder Josébeth. 
Elle, de son côté, n'étoit pas moins 
satisfaite. La fortune, disoit-elle, avoit 
plus fait pour son repos que le conseil. 
Elle s'applaudissoit elle-même, de voir 
qu'une aventure de sa façon lui eût 

prctduit plus de douceurs en une heure 

• 

elle-même d'Éléonore de BrouiUart de Coursan, 
d'une très-grande noblesse. I^es deux premières 
tenaient , par leur extraction , à une famille de 
robe , celle dçs Miron , qui a fourni à la ville 
de Paris un échevin célèbre, François Mirou. 
( Cabinet des Titres, Castelnau.) 




livue second. f|7 

de temps , que toutes les délibérations 
de sa famille ne lui en avoient donné 
en plusieurs années. La seule chose qui 
lui avoit donné de l'inquiétude étoit 
la crainte que ce cavalier , dont elle se* 
sentoit déjà si fort touchée , n'ei\t plus 
tant d'empressement pour elle quand 
il sauroit son histoire. « Mais non, reprc- 
noit-elle , il est assurément généreux ; 
et enfin mes malheurs sont d'une na- 
ture à faire venir quelques bous senti-" 
ments pour moi aux gens qui n'en 
auroienl point eu avant de les connot- 
tre. » Ainsi elle ne révoqua point l'ordre 
qu'elle avoit donné à Salomonne de 
parler de ses affaires ; et Villeneuve s'é- 
tant rendu pour cela à l'assignation , où 
il se trouva seul avec la fidèle inter- 
prète : « Vous allez tout savoir, lui dit- 
elle, et vous verrez par là si l'on n'a pas 
bien de l'amitié pour vous. Notre maî- 
tresse , puisque vous l'appelez ainsi , 



L ) 



118 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



naquit à Metz , il y aura bientôt vingt- 
deux ans * ; son père étoit uu des prin- 
cipaux de la ville, et de ceux qu'on 
appelle nobles quand ils vivent de leurs 
rentes. Quoiqu'il fît profession d'être 
chrétien, il étoit pourtant juif dans 
Tâme et de la tribu de Benjamin aussi 
bien que sa femme. Elle le laissa veuf 
de bonne heure * , sans autre enfant que 
la petite Josébeth , qui , dès Tâge de six 
ans, se faisoit admirer de tout le monde. 
Je l'avois nourrie ^ et comme son père 
se fioit en moi , il voulut que j'eusse le 

' Et à Paris, suivant l'extrait de baptême 
àe \ 634 , qui , rapproché de l'acte de mariage 
de 1655, donne juste vingt-deux ans à Mme de 
La Fayette , à l'époque de sou mariage.^ 

* De Claude Bérard , femme de Marc l^ioche 
de La Vergne, ainsi qualifiée dans un acte no- 
tarié de 1619. Elle était morte avant 1640, 
puisque son mari figure à cette époque comme 
époux d'Elisabeth Péna, dans le Contrât de ma- 
riage de soii bt?au-f l'ère. Voy. ï/lppendlce. 



w 



LIVRE StCOXD. ii9 

gouvernement de sa maison ; à quoi je 
m'accordai contre le gré des miens, 
pour ne me point séparer d'une enfant 
qui m'étoit si chère. Elle passoit toujours 
pour clu^étienne comme son père, et on 
l'appeloit pour lors Marie , pour mieux . 
déguiser, et non pas Josébeth, qui étoit \v 
nom que sa mère avoit ordonné qu'elle 
portât quand elle seroit grande. On ne 
lui avoit même encore rien enseigné de 
la religion des juifs , et je n'osois l'en 
instruire , de peur qu'elle ne découvrît 
par quelque indiscrétion d'enfant le se- 
cret de sa famille. Son père étoit d'une 
race très- zélée pour la loi de Moïse. 
Elle avoit mieux aimé sortir de Rome, 
où elle étoit fort considérée, que d'aller 
à la messe, ou de porter le chapeau 
jaune, comme le pape Caraffe y vôuloit 
obliger ceux de notre peuple « Celui-ci , 
qui avoit hérité àe la piété de ses an- 
cêtres, étoit. bien résolu dé la conser\ ei 



iâO MÉM01RRS DE HOLLANDE. 

dans sa maison , et il ne laissoit ainsi 
prendre à la jeune Josébeih une éduca- 
tion chrétienne , que dans l'espérance 
qu'il avoit qu'un mari de sa créance, 
tel qu'il lui en destinoit un , la ramène- 
roit aisément à la religion des Hébreux. 
Cependant le pauvre honmie se voyoit 
mourir tous les jours de phthisie , et 
c'est ce qui l'obligea de pourvoir sans 
délai sa fille , de peur qu'après sa mort 
I : on ne disposât d'elle autrement qu'il ne 

désiroit. Il écrivit donc à un ancien 
ami de la même tribu qu'il avoit à 
Amsterdam , et il lui offrit Josébeth 
pour son fils , avec soixante mille écus 
argent comptant. Le jeune HoUandois 
arriva, le mariage fut fait qu'elle n'avoit 
pas encore quinze ans, et nous partîmes 
pour venir ici après la mort du père au 
bout de trois mois *. » La nourrice se 

* Marc Pioche de La Vergne mourut vers 




LIVRE SECOND. 12i 

reposa à cet endroit poiir pleurer ; et 
Villeneuve, pensant profiter de Tocca- 
sion, lui dit : v Je ne vois pas encore en 
quoi consiste le malheur de Josébeth. 
Est-elle mal mariée , et la laisse-t-on 
manquer de quelque chose? » Mais Sa- 
lomonne , qui avoit peur d'être inter- 
rompue , essuya promptement ses lar- 
mes et continua ainsi : « Son mari , qui 
se nomme Wanbergue*, ne lui refuse 
rien; il est assez bien fait, il n'a pas 
trente ans, et il a sans comparaison plus 
de biens qu'elle. Car il est de ces riches 
marchands qui font les seigneurs et qui 

1648,. comme induit à le croire une quittance 
de sa veuve. 

* Des chansons historiques , qui ne sont pas 
pour nous mots d*Evangile, nous apprennent 
que Mme de La Fayette avait pour amant un 
M. de Vieuxbourg. L'âge de trente ans se rap- 
porte aussi avec celui que M. de La Fayette 
pouvait avoir en 1665, lors de son mariage, 
ayant servi comme sergent en Hollande dès 1 64 4. 



i^Û. MKMOIBKS DE BOI.LANDE. 

équipent des navires. Son père, avec un 
autre marchand, tous deux seuls, entre- 
prirent de faire la guerre à un roi.... at- 
tendez que je songe.... c'est le roi de 
Danemark, pour des intérêts de né- 
goce, et il n'y eut, dit-on, que messieurs 
les Etats qui les en empêchèrent, à cause 
de la conséquence qu'il y avoit dans une 
république à permettre de pareils des- 
seins à des particuliers. Le fils est en- 
core plus opulent que le père, et comme 
vous Tavez déjà pu voir , il ne refuse à 
sa femme ni beaux habits ni riches 
ameublements. — N'a-t-elle point d'a- 
mi? interrompit encore Villeneuve. — 
Pas un seul, reprît Salomonne, et depuis 
sept ans que npus sommes en ce pays-ci 
je ne crois pas quelle ait parlé quatre 
fois à un même homme, sinon peut-être 
au rabbin Manassez *. Ce n'est pas que 

' Le cardinal de Retz, qui a traité outra- 




LtV&E SEC02<O. i23 

son mari soit jaloux : a[US8Î n*a-t-il pas 
sujet de Têtre , mais elle a ses raisons 
pour ne point faire d*amitiés. — Eh ! de 
grâce , quelles sont ces raisons ? de- 
manda le cavalier plus brusquement 
qu aux autres fois. — C'est, poursuivit- 
elle , qu'à l'égard des juifs , Josébeth a 
pour eux une horreur qui lui est restée, 
je pense , de sa première éducation , et 
pour ce qui est des chrétiens de cette 
ville, ils sont sujets à s'enivrer, et quand 
ils ont trop bu ils disent plus qu'ils ne 
savent. — Mais enfin , chère amie , in- 
terrompit le François d'une manière ca- 
ressante, venons au point et me dites cc' 
qui fait le malheur de l'aimable José- 

gtfuseoient Mlle de La Vergne dans ses Mé- 
moires , comme Mén«ige Tavait été chez le Car* 
dinal , a pu être désigné sous ce paronyme : il 
aurait pu être porté à lui faire Tapplication de 
la 338* maxime de l'édition Jannet. Voy. W-tp- 
pendlce. 



124 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



beth, et comment on pourroit la rendre 
heureuse? — C'est ce que je ne sais 
point, répliqua Salomonne, et ma com- 
mission ne va pas jusque-là. » Dans 
l'espérance de tirer quelque chose de 
plus d'elle , il lui prit la main et laissa 
dedans un double quadruple , mais ce 
fut inutilement , elle ne l'entretint plus 
que des louanges de sa maîtresse , et lui 
conta plusieurs traits de son esprit et 
de sa bonté. Cette conversation aug- 
menta l'estime de Villeneuve pour Jo- 
sébeth, car il réfléchit en homme d'es- 
prit qu'il falloit que ce fût une personne 
de grand mérite, puisqu'une servante, 
qui la connoissoit si bien et qu'il avoit 
déjà gagnée, ne lui en avoit point dit de 
mal. Il étoit vrai qu'elle n'avoit chargé 
sa nourrice de rien de plus que ce qu'elle 
avoit dit ; et elle s'étoit prescrit à elle- 
même cette réserve , pour voir si Ville- 
neuve, après la connoissance qu'il auroit 



y ^ 



r 



LIVKF. SECOND. 425 

de ses affaires , sauroit se rendre digne 
d'une plus grande confidence. Mais il 
étoit véritable aussi que cette femme 
n'âvoit pas touché le principal caractère 
de Josébeth dans la relation qu'elle ve- 
noit de faire , parce que c' étoit sans 
douté quelque chose de trop fin que ce 
caractère pour être distingué par une 
personne née bassement. Elle ne pou- 
voit rien dire de la lecture des romans , 
que sa maîtresse aimoit passionnément 
dès sa première jeunesse. Un autre 
époux l'auroit aisément ramenée de 
cette puérilité , mais le sien , peu com- 
plaisant qu'il étoit , ne faisoit rien pour 
empêcher qu'elle né conservât une cer- 
taine humeur d'aventures et je ne sais 
quel gôi\t pour les incidents, qui la por- 
toit quelquefois à dire qu'elle ne voyoit 
rien d'ennuyeux conune une vie toute 
plate et qui va sans cesse le même train . 
Qiiànd cette fantaisie la prenoit , ce qui 



I 



126 



MEMOIRES DE HOI,LANDB. 



lui arrivoit lorsqu'elle remarqnoh Tair 
bourgeois du ménage, elle auroit volon- 
tiers tout quitté pour aller autre part 
chercher des révolutions. Quoi ! disoit- 
elle, il faut que je me mette en l'esprit 
que d'ici à six mois j'aurai toujours de- 
vant mes yeux les mêmes visages , et que 
depuis le matin jusqu'au soir je vcarrai 
toutes choses se passer également ! Ah ! 
il est impossible de vivre ainsi , et cela 
ne s'appelle pas être au monde. Comme 
il n'y a personne qui n'ait sa foiblesse , 
c'étoit là celle de Josébeth, et c'est aussi 
celle de beaucoup de femmes, mais qui 
n'ont pas avec cela toutes les bonnes 
qualités que cette juive avoit d'ailleurs. 
La jeunesse n'aidoit pas peu à la rendre 
ainsi singulière , et principalement cette 
vie toute de magasin , de comptoir et 
d'arithmétique , que mènent les mar- 
chands d'Amsterdam , et pour laquelle 
elle n'étoit point du tout née , contri- 



laV&E SSGOKD. 127 

it beaucoup à rentretenir dans ses 
[alités. Ce défaut n'étoit pourtant 
sans remède , car elle avoit Tàme 
e , et quelque coup du ciel qui 
lit venu fixer son esprit par un 
Ix légitime, en auroit fait assuré- 
it une des plus honnêtes fenunes 
monde. Cependant il étoit impossi- 
qu'avec les dispositions où elle âe 
;oit alors , elle n'en vint à la fin à 
grande indifférence pour son mari. 
, de son côté , cherchoit les moyens 
ie passer de ses caresses , et il n'eut 
de peine à les trouver , si bien qu'il 
lissa peu à peu dans sa liberté. Elle 
onsistoit néanmoins , cette liberté , 

permettre qu'elle couchât seule, 
lie eût des ameublements à son gré, 
l'elle se fît aussi brave qu'elle vou- 

Du reste, Josébeth vivoit retirée 
me les autres femmes juives, elle 

toute cachée quand elle sortoit ; 



4:28 MEMOIRES DE HOLLANDE. 

lorsque Wanbergue avoit compagnie , 
elle ne paroissoit point, et son apparte- 
ment étoit un corps de logis* séparé, 
' où Ton prétendoit qu'il n'entrât point 

d'homme que le seul Manassez. Tout 
cela s'observoit si régulièrement qu'An- 
nibal Seestede ^ ambassadeur de Da- 
nemark , qui étoit chargé de visiter 
Wanbergue , pour quelque affaire de 
\ \ commerce , fit inutilement tout ce qu'il 

put pour voir'Josébeth, dans une visité 
qu'il rendit à ce Hollandois. Totites ces 
particularités plaisoient infiniment à 
Villeneuve, qui se voyoit ainsi jouir tout 
seul d'un bonheur que des illustres sou- 
haitôient si ardemment. Aussi n'en de- 
meuroit-il éloigné qu'avec une peine 
incroyable, et c'est ce qui lui fit presser 
Salomonne , voyant l'heure venue , dé 



* Mort le 2o septembre 1666. Voy. les lettres 
de Guy Patin. 



^T^ 



LIVRE SECOND. 129 

le mener à Josébeth. Il trouva cette ai- 
mable femme dans son cabinet , assise 
sur un petit lit de velours vert ; et quoi- 
que les bougies, qui étoient à l'autre 
bout, n'envoyassent que peu de lumière 
de leur côté , il lui fut aisé pourtant de 
remarquer qu'elle étoit encore plus belle 
et plus ajustée que la première fois. 
« Eh bien ! lui dit-elle en lui montrant 
un carreau pour s'asseoir, avez-vous 
toujoui-s les mêmes sentiments pour la 
pauvre Josébeth , maintenant que vous 
savez son histoire? »» A cette question, 
le cavalier ne répondit que par de nou- 
velles adorations. « Mais , madame , 
ajouta-t-il, il manque un point essentiel 
à la relation de Salomonne, car, comme 
j'ai voulu apprendre d'elle en quoi vous 
étiez malheureuse, elle m'a renvoyé à 
vous pour le savoir. — La vérité est, ré- 
pondit-elle d'un air fort sérieux et avec 
un grand soupir, que c'est un secret que 



130 MÉMOIRES UK HOLLANDE. 

je me suis réservé, et Dieo veuille que vous 
en méritiez la confidence. » Cette char- 
mante juive, qui mettoit un peu trop de 
naïveté à contenter son goût de roman, 
dont sa famille ne pouvoit s'apercevoir, 
portoit ce jour-là des brodequins , afin 
d'être chaussée à la romaine , et d'avoir 
au moins, dans une occasion tout extra- 
ordinaire pour elle, quelque chose d'Eu- 
. I ' . doxe ou de Cléopâtre . Ils étoient de peau 

d'Espagne couleur de musc, piqués d'or 
et lacés depuis le bout du pied d'un 
double ruban incarnat, qui formoit plu- 
sieurs boucles vers le milieu de la jambe, 
que couvrolt un bas de soie de même 
couleur. Lorsque Villeneuve eut remar- 
qué cette chaussure de ballet, il ne put 
s'empêcher d'en sourire; de quoi l'inno- 
cente Josébeth s'étant,apercue,,et inter- 
prétant mal cette gaieté : « Eh quoi î 
vous riez, dit-elle en se relevant brus- 
quement, oh! que vous n'en êtes pas 



LIVRE SECOND. 131 

encore à où vous pensez ! » Le cava- 
lier, qui étoit désespéré d'un contre- 
temps si étrange , fit tout ce qu'il put 
pour la ramener d'un fauteuil où elle 
étoit allée se mettre de dépit. Il se jeta 
à ses pieds pour lui protester qu'il n'a- 
voit ri que de la joie qu'il avoit de se 
voir si avancé dans le chemin de la for- 
tune. « C'est justement ainsi que je l'ai 
compris , dit -elle ; il me pépiait fort 
qu'un homme paroissant m' être envoyé 
par la destinée , soit fait comme j'ai lu 
que sont la plupart des hommes , qui , 
avec toute leur probité , ne laissent pas 
de faire en leur âme des plaisanteries 
du trop de bonté qu'on a pour eux. — 
Au moins , madame , s'écria-t-il , soyez 
adsez juste pour me distinguer de ces 
monstres, et, encore une fois, n'attri- 
buez mon sourire qu'aux transports 
qu'une félicité prochaine inspire natu- 
rellement. — C'est trop de gaieté avant 



i3t 



MÉMOIRES DE HOLLANDE. 



i', 



qu'on en soit arrivé là, repartit Josél)etli, 
et il faut être plus sérieux dans une af- 
faire de cette importance. » Il y a bien 
de r apparence que le rare mérite du 
cavalier avoit persuadé la belle juive 
d'apporter à cette seconde entrevue un 
peu moins de sévérité qu'elle n' avoit fait 
la première fois, et peut-être qu'il l'es- 
péroit aussi. Mais un accident de rien 
rompit leui;s mesures , et ce petit acci- 
flent j qui fut d'une si grande suite dans 
l'histoire de ces deux personnes , les 
mena bien plus sûrement qu'ils ne fus- 
sent allés sans lui. Aussi la dame ne 
manqua pas de le faire valoir à l'heure 
même autant qu'il lui fut possible , et 
passant doucement sa main dans les 
cheveux de Villeneuve, qui versoit quel- 
ques larqies : « Ce que j'en fais est -pour 
le mieux , dit-elle , et vous en serez 
mieux à moi lorsque je ne serai pas si 
empressée ; car je veux bien vous avouer 



w 



LIVBE SECOND. i',u\ 

encore , que Je suis tout à fait à plain- 
dre , et que vous pourriez faire mon 
bonheuf ; mais je prétendrois que ce' fût 
par des voies légitimes. — Légitimes! 
interrompit-il tout étonné, éh ! madame, 
vous êtes en la puissance d'un autre qui, 
selon toutes les apparences , vivra aussi 
longtemps que nous. — Je sais fort bien 
ce que je dis , reprit la juive ; oui , je 
puis être à vous sans blesseï* la conscience 
et la justice, par un moyen facile et hon- 
nête , dont je vous ferai confidence , si 
je r Aiarque dans la suite que vous soyez 
digne de moi. En un mot , c'est dans 
cette seule vue que j'ai tenté le hasard 
qui vous amène ici , afin que vous ne 
vous y tronjpiez pas. » Le François coni-' 
prit à ce discours qu'il étoit revenli de 
bien loin , et se crut le seul malheureux 
à qui une telle aventure fût jamais arri- 
vée. D'un autre côté, Josél^eth se forti- 
fioit dans la résolution qu elle avoit prise 



134 MÉMOIRES DR HOLLANDE. 

de ne lui accorder jamais rien que sa- 
gement. Et elle eut au moins cela de 
commun avec ces anciennes héroïnes , 
qu'elle avoit si souvent admirées, d'être 
sortie avec gloire comme elles d'un pas 
dangereux. C'est ainsi que la fortune 
sert quelquefois la vertu aussi utilement 
que la prudence, surtout quand ce sont 
de ces esprits vifs dont les premiers 
mouvements valent mieux que les ré- 
flexions. Un seul événement en apprend 
plus à ceux-là que ne feroit une lon- 
gue étude, et on les voit revenir^lus 
habiles d'un contre-temps que d'une 
méditation. Cela s'explique par cette 
vivacité d'intelligence qui , déjà toute 
formée en eux, pénètre suivle-champ 
tout ce qu'il y a de bien et de mal dans 
une afl'aire, tandis que trop de réflexion 
divise et affoiblit des idées qui viennent 
à d'autres à force de penser. L'esprit de 
Josébeth , qui étoit de cette trempe , ne 



I.IVBE SECOND. 135 

la tira pas seulement du plUs graud pé- 
ril qu'elle eût jamais couru , mais, de 
plus, il se développa alors chez elle une 
solidité et une force de caractère qu'on 
ne lui avoit point connues auparavant. 
Car prenant doucement la main du ca- 
valier rêveur : « Nous nous aimerons 
éternellement , lui dit-elle , et ce sera 
parce que je n'aurai point eu pour vous 
de complaisance précipitée ; et au con- 
traire , si j'avois cru votre passion et la 
mienne , peut-être que dès ce moment 
nous commencerions à nous haïr. « A ce 
mot Villeneuve protesta par de grands 
serments que l'excès de ses bontés ne 
servir oit qu'à l'enflammer davantage , 
puisqu'il ajouteroit la reconnoissance à 
l'amour. « Vous me haïriez, vous dis-je, 
répliqua-t-elle, et vous ne vous conuois- 
sez pas de penser autrement. Mais je 
veux bien, qu'il soit vrai que vous m'ai- 
massiez alors davantage; en ce cas vous 



136 



• MEHOIAES l>E HOLLANDE. 



n'en seriez que plus malheureux, parce 
que je vous haïrois moi-même, de l'hu- 
meur dont je me sens , et ce seroit pour 
vous un totirment effroyable d'aimer une 
femme qui vous fuiroit comme la mort. 
— Eh ! de grâce , madame , s'écria Vil- 
leneuve tout étonné, poiu*quoi faudroit- 
il que cela arrivât , et quelle raison au- 
riez-vous de me traiter avec tant de 
dureté après m' avoir été si bonne ? — 
Toutes les femmes qui ont de l'esprit et 
du cœur, répondit Jos^beth , sont ainsi 
laites pour la plupart , qu'elles conçoi- 
vent de l'horreur pour les amants qui 
en sont venus aux dernières extrémités 
avec elles , quand elles viennent à faire 
une réflexion sérieuse à ce qui leur est 
arrivé. — Voilà , interrompit le cava- 
lier, ce que je n'avois jamais ouï dire. — 
Et néanmoins , reprit-elle , il n'est rien 
de plus assuré. Car vous devez sa- 
voir qu'à quelque excès d'amour qu'une 



IJ 



LIVRE SF.co?in. J37 

femme se porte,, elle veut toujours avoir 
de la réputation , et quelquefois même 
elle s'en pique plus qu'une autre , afin 
que cette délicatesse affectée lui tienne 
Heu de vertu. Quand elle se souvient 
qu'il y a sur la terre un homme qui peut 
lui reprocher quelque foiblesse , elle ne 
le regarde désormais qu'avec confusion, 
et elle souhaiteroit de voir périr cet uni- 
que témoin de son infamie , pour rester 
au monde toute seule avec la connois- 
sance d'un secret qu'elle voudroit pou- 
voir se cacher à elle-même. » Il y avoit 
tant de sagesse, àe bon sens et de finesse 
d'esprit même dans ces paroles de Jd- 
sébeth , que Villeneuve en fut charmé , 
et s'il n-empêcha pas tout à fait son cœur 
d'en faire des plaintes, du moins avoua- 
t-il à l'heure même que c'étoit se plain- 
dre de la raison. Aussi la belle juive, 
qui lui vit le visage un peu remis, se 
douta qu'il lui rendoit justice en son 



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138 MÉMOIRES DE HOLLAKDE. 

âme , et dans cette pensée : « Vous me 
paroissez si raisonnable , lui dit-eUe en 
souriant , que dès aujourd'hui je vous 
retiens à mon service ; et comme je suis 
plus équitable que les États généraux, 
vous ne devez pas craindre d'être jamais 
chez moi un officier réformé. Et pour 
vous faire voir, continua-t-elle après 
avoir un peu songé , que je veux bien 
me relâcher avec vous tout autant que 
je le puis, sans aller trop contre la bien- 
séance, je tâcherai de n'aller point cou- 
cher demain sous les tentes de la syna- 
gogue, quoique mon mari m'ait déjà 
proposé d'y aller passer au moins une 
nuit comme les autres ; ainsi il faudra 
qu'il continue d'y aller lui-même, et 
alors j'aurai encore la liberté de vous 
voir ici , mais à condition que vous ser- 
rez sage. » Avec cette précaution José* 
beth croyoit se pouvoir permettre inno- 
cemment beaucoup de petites choses. 



LIVRE SBCOND. 139 

Ce qui la coiifirmoit dans cette pensée 
à regard de Villeneuve, étoit un dessein 
fort raisonnable qu'elle méditoit , et 
pour lequel il étoit assurément néces- 
saire qu'elle vît souvent ce cavalier, afin 
de le connoître mieux. « Mais si vous 
alliez passer la nuit à la synagogue , lui 
répondit-il, ne faudroit-il pas, madame, 
que le seigneur Wanbergue y allât aussi 
avec vous? — Il n oseroit, reprit-elle , 
quand il en auroit la volonté, parce qu'il 
est défendu aux juifs d'être auprès de 
leurs femmes pendant ceshuit jours-ci. — 
Eh bien ! continua le cavalier, qui pour- 
rqit empêcher que je vous y accompa- 
gnasse en habit de femme ? ce sera une 
plaisanterie qui vous divertira , et aussi 
bien il vous faut une personne pour vous 
servir. — En ce cas il m'en faudroit 
deux , répliqua-t-elle , car j'y voudrois 
Salomonnc avec nous ; encore seroit-ce 
après que vous m'auriez juré d'y être 



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140 MEMOIRES DE HOLLANUE. 

modeste. « La partie Ait arrangée eutre 
eux de cette manière , et Josébeth , qui 
lie voyoit d'abord que du diverti^ement 
dans cette aventure, se réjouit ensuite 
d'y remarquer de la nouveauté , ne 
croyant pas qu'il fût jamais arrivé qu'à 

I elle de célébrer ainsi la fête des pavil- 

lons. Voilà au naturel quel étoit T esprit 
«le cette aimable juive, et elle avoit cela 
de commun avec toutes les femmes qui 

t ont bien plus, de cœur et d'ambition 

qu'elles n'ont de rang et d'autorité; 
elles souffrent avec peine que leur mé»- 
rite soit borné à ne faire que des coups 
ordinaires ; elles voudroient que l'État 
mit à leur choix de donner la paix ou de 
continuer la guerre. Mais comme leur 
fierté ne sauroit aller à un si grand éclat, 
elles trouvent de la coqsolation à pous- 
ser les moindres incidents , et s'imagi- 
nent faire d'assez grandes choses, quand 
elles en font de singulières. Pour ce qui 



Bi. ' ' 



f.i;' ^ 



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LIVRE SECOND. 141 

est de Villeneuve , la chose lui étoit en 
effet la plus aisée du monde, car la déli- 
catesse de sa taille étoit assez celle d'une 
fille ; peut-être même étoit-elle trop fine 
pour le pays. Avec cela il entendoit 
toutes les manières du sexe en perfec- 
tion, depuis une célèbre mascarade qui 
s' étoit faite à la Haye , pour divertir le 
roi d'Angleterre; il s' étoit déguisé en 
sultane, dont il avoit étudié le person- 
nage pendant huit joui^. Il fut donc 
convenu qu'il se rendroit le lendemain 
au soir chez Salomonne, où il prendroil 
les habits que sa maîtresse auroit soin 
d'y envoyer. Ce n'est pas que notre ca- 
valier , quand il fut seul , ne trouvât 
quelque chose à redire dans une galan- 
terie si outrée ; il fit sur cela les retours 
ordinaires aux gens d'esprit quand ils 
ont obtenu bien vite ce qu'ils souhai- 
toient trop ardemment. Quant à moi , 
disoit-il , qui crois que la religion des 



142 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



juifs est une superstition détestable , je 
ne considère pas autrement les tentes 
de leur synagogue que comme les ba- 
raques de notre foire Saint--Germain. 
Mais j'ai peine de voir qu'une personne 
(jui doit être à moi , n'ait pas , avec tant 
d'autres belles qualités qu'elle possède, 
cette tendresse de conscience qui donne 
naturellement du respect pour les lieux 
que l'on fait profession de croire véné- 
rables et sacrés. 11 n'auroit pas fait cette 
réflexion s'il eût bien connu ce que Jo- 
sébeth a voit dans l'âme. Cependant il 
se rendit chez Salomonne , où il trouva 
des habits qui lui alloient si bien que la 
nourrice , qui Tavoit aidé à les mettre , 
en étoit tellement charmée, qu'elle l'im- 
portunoitparses caresses. Enfin, l'heure 
de partir étant venue , ils allèrent trou- 
ver leur maîtresse , et toutes trois en- 
semble prirent le chemin de la syna- 
gogue, où un peu après qu'elles furent 



LIVRE SECOND. i 43 

entrées , le rabbin qui présidoit à cette 
fête , ferma toutes les portes , selon sa 
coutume. Ce lieu n'étoit éclairé que par 
dix lampes, suspendues à distance égale 
tout le long de cet entre-deux de pa- 
villons, qui avoit bien six-vingts pas d'un 
bout à l'autre. Ainsi les personnes qui 
y passoient la nuit ne pouvoient être 
éclairées que par cette lumière, qui étoit 
fort sombre; encore falloit-il entr ouvrir 
la porte de la tente , à moins que l'on 
n'y voulût être dans l'obscurité. José- 
beth et sa compagnie, qui n'avoient pas 
besoin de clarté, furent de ceux qui s'en 
passèrent, et c'est ce qui donna occasion 
au petit différend qui arriva entre eux . 
Car comme le cavalier , transporté de 
joie, souhaitoit de la lumière pour pou- 
voir, disoit-il, contempler au moins son 
bofiheur, ce désir, qui ne venoit assu- 
rément que d'une forte passion ,/ irrita 
tout à fait la belle juive , qui croyoit 



\ 






144 MÉNOIBES DE HOLLANDE. 

qu un homme pour qui elle faisoit tant 
de choses, devoit s'estimer déjà trop 
heureux. «Quoi! dit-elle, dans l'état 
où nous voilà , tu oses encore faire des 
souhaits et songer à quelque autre chose ? 
Ah ! tu n'es qu'un ingrat, et je suis mal- 
heureuse d'avoir. ... — Oui, sans doute, 
madame , interrompit Villeneuve , je 
souhaite encore quelque chose, et vous- 
même devriez m'estimer le plus ridicule 
de tous les hommes , si je ne souhaitois 
plus rien, lorsqu'il me reste encore toiit 
à souhaiter. » Il alloit continuer sa jus- 
tification, et Salomonne se portoit déjà 
pour arbitre de la querelle, quand on 
entendit tout à coup un bruit qui les 
' i I alarma , et qui sembloit n'être fait que 

pour eux. Car il étoit environ minuit 
lorsque toute la synagogue fut éveillée 
par un grand éclat de voix , et chacun 
étant sorti pour en savoir la cause , on 
apprit qu'un chrétien en habit de femme 



m 



LIVRE SECOND. 145 

s'étoit renfermé dans ce lieu pour quel- 
que mauvais dessein. Alors tout le 
monde s'écria qu'il falloit punir ce pro- 
fane. « Nous sommes découverts , dit 
Josébeth, à cette nouvelle-, et je méritois 
bien , pour mon imprudence , qu'un si 
grand malheur nous arrivât*» Alors Vil- 
leneuve , qui n'avoit rien quitté de ses 
habits, voulut, pour l'intérêt de sa maî- 
tresse , sortir promptement de la tente , 
afin de passer adroitement dans une 
autre. Son dessein étoit de répondre à 
toutes les questions qu'on lui feroit, que 
la seule curiosité l'a voit amené là, et de 
se servir d'une baïonnette pt d'un pis- 
tolet qu'il avbit apportés sous sa jupe , 
en cas qu'il ne pût échapper autrement. 
Il exécuta ciette résolution à l'instant 
même , parce que le bruit croissoit tou- 
jours , et s' éloignant de la tente de Jo- 
sébeth, pendant que le monde s'asseni- 
bloit à un endroit de la salle, dans une 



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146 MÉMOIRBS DE HOLLANDE. 

espèce de carrefour, il alla de Vautre 
côté se glisser dans un pavillon*, dont 
la porte n'étoit que poussée. Il fut sur- 
pris d'y trouver de la lumière , contre 
les règlements de la fête, et cette lumière 
venoit d'une de ces petites lanternes 
d'Allemagne , éelairant seulement par 
un trou , que l'on fait grand ou petit, 
comme l'on veut. Au peu de clarté que 
faisoit celle-ci, il aperçut des papiers sur 
la table , qu'il s'avisa de prendre , et 
après avoir soufflé la lanterne il se retira 
dans un coin . Il fut si peu de temps à 
faire tout cela , dans cette tente , qu'à 
peine venQit>-il d'en sortir , que la per- 
sonne qui l'occupoit y rentra à son tour. 
Cependant le bruit cessa peu à peu , et 
le François ,' toujours couvert de sa 
mante , ayant appris, d'une personne à 
demi déshabillée , qu'on avoit arrêté 
l'auteur de tout ce tumulte , reprit cou- 
rage et rentra dans la tente de Josébedi, 



LIVRE secoud. i47 

qui étoit, comme il Tavoit remarqué dès 
le premier jour, la neuvième du côté 
droit en entrant. « Nous sommes plus 
heureux . que nous ne méritons sans 
doute de l'être, lui dit-elle, en s'appro^ 
chant de «on oreille, car ce bruit n'étoit 
pas pour nous. Un misérable, qui a été 
reconnu pour être un de nos déserteurs, 
s'est dégiiisé en femme, afin de dérober 
Targenterie qui sert ici à faire les asper- 
sions et les encensements , et comme il 
a été découvert par le lévite , qui re- 
garde de temps en temps ici , c'est ce 
qui a causé la rumeur dont nous avons 
pris ainsi l'alarme. — Quoique nous 
nous soyons déguisés celui - là et moi 
pour entrer dans ce lieu , dit Villeneuve 
d'un air satisfait, les larcins que nous 
prétendions faire tous deux ne se res- 
semblent pourtant guère. — Tout le 
larcin que vous ferez ici désormais sera 
de m'ôter le sonameU , répondit José- 



I 



ikS MUfOiaCS DE HOLLANDE. 

beth , car en vérité j'ai une furieuse in- 
quiétude de vous y voir ; eh ! de grâce, 
laissez-moi une autre fois le soin de nos 
j rendez-vous ; le premier que vous m'a- 

vez proposé- est , comme vous voyez , 
embarrassant et inutile. « Ce n'est ps 
que le cavalier ne fît tout son possible 
pour lui en faire remarquer l'utilité. 
Mais elle s'opintâtra si bien à ne bouger 
de dessus un carreau où elle s'étoit mise 
à genoux pour faire qudque prière, que 
Villeneuve, qui lui avoit juré d'être mo- 
deste, garda son serment malgré lui. 11 
se trouva néanmoins un peu consolé le 
matin de cette contrainte quand la belle 
juive lui eut dit en le renvoyant que 
désormais il auroit nom Dstphnis , et 
qu'elle s'appelleroit Climène , afin de se 
pouvoir écrire en toute sùrèté. Il faut 
tien dire que Josébeth n'avoit guère de 
prévoyance , avec tout son bel esprit , 
- de s' être. ainsi hasardée dans un lieu 



LIVRE SECOND. ilà9 

qu*eUe devoit regarder comme la prin- 
cipauté d'un homme qui la haïssoit mor- 
tellement. Cet homme, qui étoit alors le 
pliis universellement considéré de la na- 
tion juive, et qui avoit la première auto- 
rité dans la synagogue d'Amsterdam , 
s'appeloit Manassez Ben Israël * . Quoi- 
qu'il eût plus de soixante ans , on le 
trou voit encore fort bel homme, et pour 
de l'esprit , on peut dire qu'il en auroit 
eu trop pour se faire aimer , si les ma- 
nières obligeantes, qu'il étudioit avec 
soin , ne lui eussent gagné le cœur de 
de tout le monde. Mai» sa vie qu'il avoit 

' Le cardinal de Retz. Probablement l'au- 
tear ne partageait pas les préventions de son 
amie Mme de Sévigné, ni celles de Bossuet, en 
fuTeur du cardinal, qu'elle appréciait sous le 
rapport moral comme nos contemporains. 
D'un autre côté, Ménage, connu pour étre^'un 
caractère très -irascible, n'aura pu oublier que 
le' cardinal l'avait congédié de sa maison. 



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11 



1 



150 MEMOIRES DE BOLLANDE. 



SU diriger jusqu'alors avec une grande 
réputation de sagesse , sans être marié, 
comme les autres rabbins l'étoient , lui 
a voit acquis de Testime dans les diffé- 
rentes religions dont ce pays -là est 
rempli. On se trompoit néanmoins dail$ 
la bonne opinion qu'on avoit de lui. 
Car comme le monde n'est composé 
que de mines , il n'y avoit en tout 
que de la superficie dans la probité 
\ 1 de ce juif , et il étoit du nombre de 

ces méchants qui ne sont jamais plus 
dangereux que quand ils ont un peifde 
bonté. Le talent qu'il avoit de ne fâcher 
personne et de plaire à toutes sortes de 
gens , opéroit comme un charme qui 
empéchoit qu'on remarquât dans sa 
conduite quelques petites choses qui 
en eussent fait bientôt deviner de gran- 
des^ si l'on ne l'eût point aimé. Cet 
éblouissement général ^avoit fait jouir le 
rabbin, durant plusieurs années ^ d'une 



.-^ 



LIVRE SECOND. 



151 



vie délicieuse et d'une haute réputation 
tout ensemble. Mais enfin le temps ar- 
riva qu'une si longue hypocrisie devoit 
être démasquée, et Josébeth fut choisie 
du ciel pour venger ainsi plusieurs maris 
en une seule fois. Manassez étoit devenu 
amoureux d'elle jusqu'à la folie , parce 
qu'il vivoit dans l'oisiveté , et comme 
son rang lui donnoit une entière liberté 
de la voir, depuis deux ans il lui faisoit 
toutes les semaines quelques visites , 
sans <}ue l'on y trouvât à redire. A ce 
compte-là il ne manquoit pas d'occasion 
pour ouvrir tout à fait son cœur à cette 
aimable femme, ou du moins pour son- 
der adroitement quel pourroit être le 
succès d'une telle déclaration. Il est vrai 
que l'esprit doux et complaisant de Jo- 
sébeth lui donnoit quelque espérance: 
l'estime toute particulière qu'elle lui 
faisoit paroître ^attoit encore son dé- 
sir, et surtout la froideur qu'elle avoit 



152 



MEMOIRES DR HOLLANDE. 






pour son époux sembloit promettre 
une conclusion favorable. Mais', d'un 
autre côté , la passion ne Taveugloit pas 
si fort qu'il ne craignît de trouver Jo- 
sébeth de l'humeur de certaines femmes 
qui, pour se donner quelque réputation ' 
de vertu, font gloire d'avoir rejeté les 
offres d'un vieillard ou de quelque au- 
tre misérable , en même temps qu'elles 
recevroient avec joie les services d'un 
galant bien conditionné; avec cela il eût 
bien voulu porter la femme de Wan- 
bergue jusqu'aux derniers engagements 
sans quitter le rôle sérieux et moral 
qu'il jouoit si bien depuis tant d'années. 
Cet ajustement paroissoit très-difficile. 
Néanmoins , après avoir examiné la 
chose, il crut enfin avoir trouvé le 
moyen de faire l'amour, sans perdre sa 
gravité. La première fois donc qu'il vit 
Josébeth après cette belle découverte, il 
ne Tentretint que de Tespérance qu'il y 



mi 
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](.ITRF. S^BrOND. 4 53 

avôit pour leur nation de voir bientôt 
paroître le Messie. A quelques jours de 
là il lui dit qu'il avoit reconnu par la 
lecture des livres sacrés que ce Messie 
promis devoit naître d'un homme vierge, 
déjà avancé en âge et célèbre, parmi les 
douze tribus , en science et en, piété. 
Dans une troisième visite il montra à. 
Josébeth une lettre de Portugal, par la- 
quelle on lui donnoit avis qu'une *de 
leurs prophétesses de ce pays-là publioit 
(|ue le grand roi des Juifs naîtroit en 
Hollande , et que cette prédiction étoit 
appuyée de quelque témoignage du 
Vieux Testament , dont l'application , 
quoique impertinente , pouvoit tromper 
une personne de vingt -deux ans. De 
cette manière le rabbin essayoit de la 
conduire peu à peu à Tintrigue qu'il 
méditoit. • En effet , lorsqu'il crut l'y 
avoir assez bien disposée, il fit courir le 
bruit parmi les siens que, dans un éva- 



154 



MEMOIRES DE HOLLA?IDE. 



nouissement qui lui étoit arrivé et qu'on 
appeloit une extase , le ciel lui avoit 
fait connoitre quelque chose de 'divin. 
Il lui fut aisé de le persuader à toute la 
synagogue , tant on y avoit une haute 
estime pour Manassez. Quand tous ces 
pièges furent ainsi tendus à l'innocente 
Josébeth , il alla chez elle , et ayant fait 
venir à propos tout ce qu'il lui avoit dit 
du' Messie dans les conversations précé- 
dentes y il ajouta avec une pudeur et 
une humilité affectées, qu'un ange étoit 
venu lui révéler qu'ils avoient été choisis 
lui et elle pour donner ce protecteur à 
leur nation. Cette méchante subtilité 
pour séduire une femme tt'étoit pas 
nouvelle ni particulière à ce pharisien ; 
car la tradition des Hébreux * porte qu'il 
s'est trouvé de tout temps parmi eux 



* Origène, Epist. ad Affrican., t. II. 

( Note de Cédit, orig,) 



LIVRE SECOND. 155 

des scélérats qui , prenant occasion do 
la dispersion de ce pauvre peuple , ont 
usé d'un pareil artifice pour contenter 
leur injuste passion. Tels furent ces 
infâmes vieillards qu'un jeune prophète 
confondit piibliquement durant la cap- 
tivité de Babylone. C'étoit leur coutume 
à tous deux de feindre des révélations 
semblables pour surprendre les filles 
d'Israël. Aussi cette ruse en trompa- 
t-elle beaucoup qui s'imaginoient avec 
une simplicité trop grande qu'elles pou- 
voient être infidèles à leur mari par 
principe de religion. Une juive d'A- 
lexandrie, entre autres, nommée Dîna, 
fut de ce nombre. Elle accoucha d'une 
fille, au lieu du libérateur de Juda, dont 
le rabbin Siméon lui avoit promis de la 
rendre mère, et elle -ne craignit point, 
dans le ressentiment qu'elle en eut, de 
porter sa plainte devant le juge , plus 
courroucée de cette fourberie que de la 






:' ! 



^ i 56 MÉMOIRES DB HOLLAI^DE. 

perte de son honneur. Toutes les juives 
4u monde auroient pu tomber dans un 
pareil piège , que la seule Josébeth se 
seroit préservée de cette corruption gé- 
nérale. Elle avoit trop d'esprit pour se 
laisser duper si grossièrement. La vérité 
est qu'.elle écouta d'abord avec quelque 
gaieté l'oflre que Manassez lui faisoit 
de la part du ciel d'une fécondité glo- 
rieuse, parce qu'elle étoit d'une humeur 
et d'un âge à ne trouver rien là que de 
fort plaisant. Mais au reste elle se sou- 
! venoit d'avoir lu l'histoire de ce vi- 

la:in sacrificateur du dieu Anubis, qui 
déshonora l'illustre Pauline sous pré- 
texte de piété, et elle étoit si éloignée 
d'entrer dans. ces dévotions païennes, 
que la considération et même l'amitié 
qu'elle avoit auparavant pour ce doc- 
teur de la loi commencèrent dès ce 
moment à se changer en un mépris et 
en une aversion qui ne finirent jamais 




LIVRE SECOND. 157 

depuis. Elle sut toutefois dissimuler ce 
prompt changement avec tant d'adresse 
qu'il ne s'en aperçut nyllement, de sorte 
que comme il la pressoit de s'expliquer 
sur l'affaire importante qu'il venoit de 
lui conununiquer tout simplement v di- 
spit-il, par l'ordre de Dieu, elle lui ré- 
pondit là-dessus avec une naïveté qui 
ne le rebutoit point. Au contraire , il 
en tira un augure favorable à ses dé- 
sirs , faisant réflexion en lui-même que 
ce que l'on peut prétendre d'une hon- 
nête femme, c'est tout au plus de ne la 
voir point s'emporter de colère la pre- 
mière fois qu'on lui fait quelque pro- 
position contre son devoir. Dans cette 
pensée, le rabbin, oubliant la révélation 
céleste dont il s'étoit prescrit de faire 
toutes les mines , se laissoit transporter 
par sa passion, lorsque Josébeth lui ar- 
rêta la main et lui fit signe des yeux que 
son mari étoit là tout proche. Tant de 



I 






iloB HÉHOiaSS DE HOLLANDE, 

patieace en elle dans une occasion ou 
elle en devoit avoir si peu, n'étoit pour- 
tant pas une ma^^e de foiblesse. Son 

1 intention étoit uniquement de souffrir 

Manassez sans lui accorder rien d'ex- 
trême, afin d'employer le crédit qu'il 
avoit sur l'esprit de Wanbergue pour 

Ij obtenir plus de liberté qu elle n'en avoit. 

Néanmoins le juif ne Tentendoit pas 
ainsi , et il avoit si bien compris , par le 
signe que Josébeth venoit de lui faire , 
que la présence de Wanbergue retar- 
doit son contentement , qu'il résolut de 
faire quitter la maison pour quelques 
jours à ce mari inconunode, par quelque 
raison que ce fût. La chose n'étoit pour- 
tant pas bien facile , à cause que ce 
HoUandois n' avoit nulle raison de dé- 
coucher de chez lui , et encore moins 
d'entreprendre aucun voyage ; car, pour 
son commerce , il s'en reposoit si bien 
sur le grand nombre de facteurs qu'il 






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LIVAE SECOND. i 59 

ayoit , qu'il ne changeoit jamais de lieu 
que pour se trouver pendant une heure à 
la place du change avec les autres négo- 
ciants. Toutefois Manassez, après avoir 
bien rêvé , remarqua que Wanbergue 
ne prenoit rien tant à cœur que l'intérêt 
de sa religion. Ce fut donc du grand 
zèle de ce superstitieux qu'il résolut de 
se servir pour concerter son absence, et 
voici justement comme le rabbin s'y 
prit. Il y avoit trois mois qu'il étoit venu 
en Hollande un François nommé Des- 
sons * , grand mathématicien , et qui 
avoit , disoit-on , de merveilleux secrets 
pour, les machines. Il s' étoit' présenté 
aux États généraux pour leur dire 
qu'ayant trouvé un moyen de faire un 
bateau d'une fabrique merveilleuse, qui 
alloit sans voiles , rames ni corda- 

' Sir Samuel Morland , inventeur de beau- 
coup d'autres machines, mort en 4697. Voy. la 
Diogr. uni y. 



160 MCMOIBES OK HOLLANDE. 

ges , d'une incroyable vitesise , il avoit 
mieux aimé en venir faire Texpérience 
-sur la terre d'une république qui étoii 
en état d'apprécier cette sorte d'ouvrage, 
que de le faire proposer en France, où les 
guerres civiles avoient ôté le goût qu'on 
auroit eu dans un autre temps pour de 
pareilles raretés. Il ajoutoit que de la 
force dont ce bâtiment seroit poussé , il 
feroit trente lieues en six heures, et que 
; j ! huit hommes seulement, le conduisant 

I ) ) I ; contre une armée navale, lui feroient bri- 

ser en mille pièces tous les vaisseaux qu'il 
rencontreroit. L'important étoit que 
cet ingénieur ne demandoit pas un sol 
à l'Etat pour travailler, et c'étoit là sans 
doute un début fort attrayant dans un 
pays de ménage. Un curieux qui l'avoit 
amené de Paris fournissoit à toute la 
dépense. Ainsi les États ne leur firent 
point d'autre libéralité pour cet ouvrage 
que de leur accorder à Rotterdam, un 



i!:' 



1 •''' 



LIVRF. SECOND. 161 

grand atelier sur le bord de la Meuse , 
et cent manœuvres , que les entrepre- 
neurs payoient tous les jours de leur 
argent. A la vérité , le bruit courut un 
peu après que le dessein de ce prodi- 
gieux bateau ne servoit qu'à en couvrir 
un autre plus important, qui avoit con- 
duit ces deux honunes en Hollande. 
Quoi qu'il en soit, l'ouvrage avança fort, 
et il s'en fit un imprimé avec la figure 
du bateau , qui , ayant couru dans tous 
les Pays-Bas , attira une infinité de per- 
sonnes à Rotterdam des provinces les 
plus éloignées, pour voir une si surpre- 
nante nouveauté. Ceux qui examinèrent 
cette machine trouvèrent qu'elle avoit 
cent dix pieds de long sur trente de haut 
et vingt pieds de large , et que sa figure 
.étoit justement celle d'une navette de 
tisserand. Contre l'ordinaire de ce qu'on 
voit aux vaisseaux , une proue et une 
poupe, il ne paroissoit aucune diflFé- 



i 62 MÉMOIRES DE HOLLANDE. 

rencè entre les deux bouts de celui-ci , 
qui avoient également , Tun et l'autre , 
la grosseur d'un tonneau etétoient ren- 
forcés de larges bandes de fer épaisses 
de trois doigts , par où se devoit faire 
î tout r effort du mécanisme. De cette fa- 

I il çon, il n'y avoit point de devant ni de 

derrière , parce qu'il devoit aller en 
avançant et en reculant avec la même 
facilité, sans qu'il fallût le revirer comme 
un navire, pour le ramener en sens con- 
traire. On remarquoit surtout qu'il étoit 
entièrement fermé par-dessus, et qu'il 
n' avoit pour toute ouverture qu'une fe- 
nêtre de chaque côté, qui ressembloient 
toutes deux aux portières d'un vieux 
carrosse. L'usage de cette double ou- 
verture étoit , non-seulement de servir 
d'entrée, mais aussi dç donner du jour 
à une espèce de chambre carrée destinée 
à recevoir du monde. Là étoit placé 
aussi un rouage dont l'inventeur se ré- 



LIVRE SECOND. 1()3 

sérvoit le secret. La nouvelle qui se ré- 
pandit de tout cela parut très-propre à 
Manassez pour le dessein qu'il avoit. 
Cet esprit rusé, que T amour raffinoit 
encore, s'avisa , pour éloigner un mari , 
d'un moyen qui n'étoit jamais venu en 
la pensée de qui que ce soit. 11 assembla 
les rabbins et les principaux juifs d'Am- 
sterdam , et leur représenta que , dans 
l'espérance continuelle où ils étoient de 
voir finir les misères de leur nation par 
la venue du Messie, il ne falloit négliger 
aucune occasion d'apprendre des nou- 
velles de leur libérateur. Pour lui il 
avoit remarqué dans le Thalmud ( c'est 
l'Apocalypse des juifs) que ce roi qu'ils 
attendoient auroit des vaisseaux d'une 
façon tout extraordinaire, afin de vain- 
cre , sur la mer comme sur la terre , les- 
puissances qui voudroient empêcher 
leur retour en Judée ; faisant l'applica- 
tion, disoit-il, de cette prophétie au ba- 




ir,4 



MEMOIRKS DE BOLI>A3IDE. 



teau , dont il racontoit alors tant de 
merveilles , il croyoit que le moins cpi'ils 
dévoient faire en cette rencontre, c'étoit 
d'envoyer à Rotterdam quelques per- 
sonnes considérables d'entre eux pour 
s'informer exactement de la chose , se- 
lon l'instruction qu'il leur en donneroit 
par écrit. La grande réputation de Ma- 
nassez , jointe à la facilité que les juifs 
ont eue dans tous les siècles de se laisser 
aller à la folle espérance que le pretnier 
venu leur donnoit de l'arrivée du Messie, 
fit applaudir ceux-ci à la proposition du 
rabbin. Quand on eut délibéré ensuite 
sur le choix des députés que l'on char- 
geroit d'une commission aussi impor-^ 
tante, Manassez prévint adroitement les 
voix, en déclarant que cet honneur étoit 
du au seigneur Wanbergue. Ce fut le 
sentiment de toute l'assemblée, et on 
lui donna le rabbin Jonadab pour l'ac- 
compagner. Ils se disposèrent à partir 



LIVRE SECOND. 



d65 



le lendemain ; et, comme ils étoient sur 
le point de s'embarquer , Manassez leur 
remit une espèce de mémoire , pour 
mieux cacher sa fourberie . Cependant Jo- 
sébeth regarda cette députation comme 
une affaire fort sérieuse, jusqu'à l'après- 
dînée, que ce rusé vieillard, l'étant venu 
voir, chercha à la persuader que la Pro- 
vidence avoit ménagé tout exprès l'ab- 
sence de Wanbergue comme une occa- 
sion favorable au dessein mystérieux 
qui devoit s'accomplir entre elle et lui. 
Mais cette réflexion , au Ueu de l'appri- 
voiser , servit à la rebuter davantage , 
parce qu elle lui fit soupçonner quelque 
nouvel artifice du rabbin dans le 'voyage 
de son époux. L'indignation qu'elle en 
eut la rendit rêveuse. Abuser ainsi , di- 
sbit-elle en elle-même , d'un nom si au- 
guste et si saint qu'est celui du Messie , 
tantôt pour éloigner un mari , tantôt 
pour corrompre une femme, et toujours 



i66 



MÉMOIRES DE HOLLA^TDE. 



pour couvrir quelque attentat ! Manas- 
sez , qui attendoit sa réponse , voyant 
qu'elle ne lui disoit rien, la crut ébranlée, 
et s'imagina que pour la réduire tout à 
fait il n'y avoit plus qu'à la prendre par 
le goût qu'elle avoit pour les aventures 
extraordinaires. Dans cette vue il lai 
représentoit qu'elle ail oit être la seule 
personne du monde à qui une telle gloire 
fût arrivée, et il fit sonner si haut à ses 
oreilles les termes de rare , d'inouï , de 
privilégié , en lui parlant du bonheur 
d'enfanter leur Messie, que Josébeth, 
qui jusque-là avoit tenu les yeux baissés, 
sembla l'écouter alors avec plus d'atten- 
tion qu'auparavant. C'étoit assurément 
la prendre par sa foiblesse , de lui allé- 
sruer là rareté de l'événement. Néan- 
moins , l'inclination naturelle qu'elle 
avoit pour les singularités la trouva in- 
sensible cette fois, soit que l'horreur 
d'une impiété si ^ande suspendît tout 



LIVRE SECOND. 167 

autre sentiment en elle , soit que son 
esprit n'eût point de plus forte applica- 
tion sur l'heure qu'à trouver les moyens 
de sortir de cette dangereuse occasion. 
Bien loin d'interpréter ainsi le silence 
qu'elle ne rompoit point , Manassez se 
flatta de l'avoir enfin persuadée. Cette 
imagination lui donna de la hardiesse , 
et , comme il est difficile de faire long- 
temps un personnage contraint, surtout 
dans une passion violente , il se porta 
tout à coup à des témérités de jeune 
homme , dont Josébeth fut encore plus 
alarmée que la première fois. « Est-ce 
donc ainsi , disoit-elle , en se défendant 
toujours , qu'on exécute les ordres du 
ciel? Comment les anges, qui sont des 
esprits sages et pacifiques, vous auroient- 
ils chargé de me traiter d'un air si brus- 
que et si emporté? — Je ne manque 
qu'en la manière , répondit le juif en 
reprenant sa gravité , et vous ne pouvez 



168 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



me reprocher en ceci autre chose, sinon 
que j'obéis à une révélation un peu trop 
humainement. Ceux d'entre nos pères 
qui furent commandés par le prophète 
Samuel pour tuer tous les Amalécites 
ne laissèrent pas de faire en cela une 
action très-sainte , quoiqu'il s'y méiàt 
de leur part peut-être quelque fougue 
et quelque précipitation. De même l'ar- 
deur que je vous fais paroître ici , ma- 
dame , n'empêche pas que l'inspiration 
céleste n'ait son parfait accomphsse- 
ment , pourvu que vous y apportiez , de 
votre côté, le respect et la docilité qu'elle 
demande. » C'est ainsi que ce corrup- 
teur abusoit de son esprit et de sa science 
pour renverser la loi de Dieu. Toute- 
fois , cette dernière raison lui réussit 
encore moins que les précédentes, parce 
que Josébeth, qu'une si longue profa- 
nation irritoit toujours davantage, prit 
une nouvelle résolution, de périr plutôt 



I 



LIVRE SECOND. i 69 



jque de lui rien accorder. Le rabbin, qui 
ignoroit ce qui se passoit ainsi dans 
Tâme de cette généreuse femme , re- 
t commença ses efforts, s'iniaginant qu elle 
vouloit être vaincue par la persévérance, 
et de la .vigueur dont il s'y prit, la cham- 
bre fut bientôt semée de son manteau , 
de ses gants et de son chapeau , tandis 
que la pauvre Josébeth, armée seule- 
ment de sa pudeur et de sa colère , re- 

• poussoit courageusement Tinsulte de ce 
furieux. Néanmoins il étoit impossible , 
quelque résistance qu'elle fît , qu'elle ne 
fût exposée, dans ce combat, à des coups 
de main qui sont insupportables £) une 
honnête femme. La douleur qu'elle en 
eut lui fit chercher dans la parole le se- 
cours que ses bras lui refusoient , et 
manquant presque d'haleine : « Je suis, 
s'écria-t-elle pour échapper , dans un 
état où la loi défend de s'approcher des 
femmes. — La loi, dit le juif d'un ton 



ilO 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



moqueur, oh ! j'ai le pouvoir de vous 
en dispenser, et il y a même de la satis- 
faction pour moi à vous trouver ainsi , 
continua-t-il en s'adoucissant un peu, 
afin de vous faire remarquer l'empres- 
sement que j'ai de me voir avec.vousen 
état de rendre à notre nation le plus 
important service qu'elle puisse jamais 
recevqir de nous. — Mais enfin , reprit 
Josébeth avec une naïveté qui fut sa der- 
nière ressource , quel plaisir trouvez- * 
vous au grand jour qu'il fait, et ne vau- 
droit-il pas mieux attendre que la nuit fût 
venue ? Je n'aurois point alors devant les 
yeux votre grande fraise qui m'intimide, 
et qui fait que je vous regarde avec 
respect comme mon aïeul. » Manassez 
comprit que la belle juive n'étoit retenue 
que par un reste de modestie qu'il lui 
seroit aisé de surmonter dans les ténè- 
bres. « J'y consens, dit-il ; remettons à 
la nuit prochaine , je me trouverai ici à 



I LIVRE SECOND. 471 

àe heures précises ; et pour vous, ma 

ire, poursuivit-il d'un ton victorieux, 

j' lui serrant la main, préparez-vous 

lit de bon à vous rendre digne du 

Jioix que le ciel a fait de vous pour le 

lus grand de tous les honneurs. » En 

priant ainsi il alla prendre une clef à 

lendroit où Ton avoit coutume de les 

Éiettre. C'étoit celle d'un petit jardin 

par où il avoit dessein de venir, comme 

par le chemin le plus facile , parce que 

ce jardin touchoit à une cour d'où 

l'on entroit dans l'appartement de Jo- 

sébeth. Comme elle savoit bien qu'il 

n'en seroit autre chose que ce qu'elle 

avoit résolu , elle le laissa faire et lui 

jura même , pour se délivrer de ses im- 

portunités, qu'elle laisseroit la porte de 

sa chambre ouverte, et que celle d'une 

grande balustrade de fer qui séparoit la 

cour du jardin ne seroit que poussée. 

Le rabbin partit dans cette espérance , 



I 



172 



MEMOIEES OS HOLLANDE. 









les yeux étincelants d^un feu que José» 
beth étoit inconsolable d'avoir allumé , 
et qu'elle regardoit comme un des plus 
grands malheurs de sa vie. Elle avoit, 
pour la seconde fois, dissimulé son res- 
sentiment en la présence de ce séduc- 
teur, par une prudence qui étoit au-des- 
sus de<8on âge. Mais quand elle fut seule, 
I* affront qu'elle venoit de recevoir lui fit 
verser des pleurs et pousser des sanglots, 
qu'elle n'interrompoit que pour faire 
des imprécations contre la synagogue 
et contre toute la race d'Abraham. 
« Quoi! s'écrioit-elle, ce sont donc là ces 
gens qui nous tiennent lieu de prophètes 
et qui nous disent si souvent que c'est 
un crime de désirer seulement la femme 
de son prochain ! Quels monstres , ô 
grand Dieu ! continuoit-elle en levant 
au ciel les yeux tout baignés de larmes , 
et est-il bien croyable, Seigneur, que ce 
soit votre loi qui nous est enseignée par 



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LIVRF. SECOND. 



i73 



des hommes qui la déshonoreat si inso- 
lemment?» L'excès de la douleur dont 
Josébeth étoit troublée l'empêchoit de 
voir qu'une religion peut être bonne , 
encore que ceux qui la gouvernent soient 
méchants. Mais ce raisonnement si or- 
dinaire au peuple ne laissoit pas alors , 
tout défectueux qu'il étoit , de préparer 
le cœur de cette affligée à quelque chose 
de grand. Salomonne , qui avoit toute 
liberté chez elle, la trouva dans ce triste 
exercice, et la consola par les nouvelles 
assurances de sa fidélité. Elles convin- 
rent que l'on souperoit ce soir-là plus 
tard qu'à l'ordinaire, et que les domes- 
tiques veilleroient de même , afin que 
Manassez , fatigué d'attendre , se retirât 
de son propre mouvement. Cette réso- 
lution fut suivie , et il étoit près de mi- 
nuit que, contre la coutume du pays, il 
paroissoit encore de la lumière à la plu- 
part des fenêtres de la maison. A la vé- 



474 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



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rite , 1* amoureux rabbin , qui étoit là 
depuis dix heures, trouvoit déjà le temps 
très-long, comme on l'avoit prévu, mais 
il ne songeoit pas pour cela à se retirer, 
quoique la pluie commençât à tomber 
d'une grande force , et qu'il n'y eût pas 
le moindre couvert dans tout le parterre 
pour mettrç à l'abri de l'inondation le 
chapeau de castor , le collet de point et 
la veste de velours noir , dont il s'étoit 
ajusté pour s'ôter cette mine antique qui 
ne plaisoit point à Josébeth. Par bon- 
heur pour elle , l'air obscurci de toutes 
parts faisoit une nuit très-noire. La 
seule chose qu'elle avoit à craindre en 
cette rencontre étoit que , des maisons 
voisines eu des fenêtres de la sienne , 
on ne vît un homme dans son jardin à 
l'heure qu'il étoit, et en l'absence de son 
mari. Ce n'est pas. que , pour elle qui 
le savoit là, elle ne s'aperçût qu'il se 
mouilloit toujours, et que néanmoins il 



LIVEE SECOND. 175 

ne paroissoit pas trop disposé à s'en re- 
lourner. Elle se crut donc obligée de 
faire coucher tout son monde , croyant 
qu'il sufBsoit pour sa sûreté que la porte 
de la balustrade et celle du jardin fus- 
sent fermées. Manassez , qui ne trouva 
pas la première ouverte, ainsi qu'on lui 
avoit promis , crut , comme on se flatte 
toujours en de pareilles occasions , que 
Josébeth avoit été mal obéie. Ainsi , ne 
perdant pas courage et voyant toutes 
les bougies éteintes, il se résolut de pas- 
ser par-dessus la balustrade, quoiqu'elle 
eût , de ce côté-là , plus d'une toise de 
hauteur, et il fit si bien en s' appuyant 
des pieds- sur les pattes de fer qui atta- 
choient le barreau du coin à la muraille, 
qu'il arriva enfin au haut du balustre. 
« Yoilà, dit Josébeth'à Salomonne, en se 
tuant de rire , le patriarche de la syna- 
gogue joliment perché, et tu m'avoueras 
que c'est là une rare méthode d'obéir 



176 



MEHOIKES DE HOLLANDE. 



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aux inspirations divines ; » car elles con- 
sidéroient cette plaisante escalade d'une 
fenêtre où il ne les apercevoit pas, à 
cause de l'obscurité. « Je vous avoue, 
madame, lui répondit sérieusement Sa- 
lomonne, que cela commence à m' at- 
tendrir le cœur. — Folle que tu es , re- 
prit Josébeth en lui donnant du coude, 
je te conseille d'en pleurer. — Que vou- 
lez-vous, répliqua la nourrice, il est 
naturel d'avoir compassion des malheu- 
reux , et puis , un homme de cette im- 
portance ! — C'est pour cela même , 
interrompit l'aimable juive, qu'il Démé- 
rite pas qu'on ait pitié de lui. Si cet 
homme d'importance que tu dis ne se 
frit mêlé que de nous expliquer la loi 
aux jours du sabbat , et de faire les en- 
censements à toutes les nouvelles lunes, 
j'aurois toujours été son amie. Mais, 
puisqu'il oublie son âge et sa profession 
pour se porter à des excès de jeunesse 



LIYRF. SECOND. 177 

et de galanterie , et qu'il se joue de la 
religion afin de nous perdre d'honneur, 
il n'y aura désormais personne que je 
méprise autant que lui. » Cependant le 
rabbin étoit descendu sans peine dans 
la cour, parce que le terrain, qui y étoit 
beaucoup plus haut que dans le jardin , 
alloit jusqu'à la moitié de la balustrade, 
et puis, ayant couru à la porte qu'il es- 
péroit trouver ouverte , il eut le chagrin 
de la voir si bien barricadée qu'il com- 
mença à se douter qu'on avoit bien 
voulu lui manquer de parole. Toutefois, 
pour ne pas se reprocher à lui-même 
d'avoir rien négligé des devoirs de la 
persévérance , il gratta quelque temps, 
. quoique la pluie tombât toujours, toussa 
et jeta de petites pierres aux vitres; enfin 
il éveilla les épagneuls de Josébeth , qui 
firent tant de bruit que Manassez , crai- 
gnant d'être surpris, et avec cela voyant 
que le jour étoit proche , remonta sur 



178 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



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la balustrade et crut qu'encore qu elle 
ftit fort haute du côté du jardin, il n a- 
voit qu'à se laisser couler doucement 
tout du long pour descendre. En effet il 
n'y auroit rien eu de plus aisé si sa veste 
de velours ne se ftlt point embarrassée 
dans les grandes pointes de fer qui bor- 
doient le haut de la balustrade ; le poids 
de son corps, tirant toujoiurs l'étoffe plus 
fort contre ces pointes, les fit entrer 
tout à fait dedans , de sorte que le doc- 
teur de la loi se vit tout à coup sus- 
pendu , bien qu'il s'en fallût peu qu'il 
ne touchât des pieds à terre , et il fut 
contraint, après dçs efforts inutiles , de 
déboutonner sa veste et de tirer ses bras 
hors des manches pour se débarrasser. 
Il n'y avoit plus qu'à dégager aussi la 
veste qui demeuroit accrochée, et il 
s'assuroit bien de la ravoir, mais un 
grand éclat de rire qui se fit entendre 
en ce moment à une fenêtre , joint au 



il 




LIVRE SECOND. 179 

bruit que les épagneuls avoient recom* 
iiiencé , quand ils ouïrent Manassez se 
débattre contre les barreaux, obligea 
le pauvre honune de se retirer bien vite 
par la porte du jardin, qu'il ferma le 
plus doucement qu'il put. Josëbeth con- 
tinuoit à rire de toute sa force, parce 
qu'elle trouvoit de la justice à se divertir 
extrêmement d'un homme qui lui avoit 
donné, le jour même, tant de chagrin. 
Elle n'oublia pas, dans l'excès du plaisir * 
dont cette aventure la régalôit, d'en- 
voyer Salomonne ôter la veste du rabbin 
de la balustrade , et , comme elle étoit 
toute percée de pluie, elles jugèrent qu'il 
devoit l'être aussi lui-même jusqu'à la 
peau. « Hélas ! dit Salomonne, après une 
telle fatigue , à l'âge qu'il a , il est im.- 
possible qu'il n'y succombe , et vous 
allez être, madame, la double cause de 
sa mort. — Qu'il meure ou qu'il vive , 
répondit brusquement Josébeth , qu'il 



180 



MEMOULKft DE BOLLANItt. 



:1 



. I 



continue à m' aimer ou à me haïr ! rien 
de tout cela ne m'importe ; mais ce cpie 
je considère uniquement en ceci , c'est 
que m'en voilà délivrée , et qu'après • 
s'être attiré une confusion si grande, je 
ne dois pas craindre qu'il m'importune 
jamais * . En effet , Manassez se trouva 
dans cette résolution lorsqu'il fut de 

' Voici comment le cardinal de Retz raconte 
lui-même sans pudeur sa tentative lorsqu'il était 
prisonnier^ en 1 654 , au château de Nantes : 
« Mme de La Vergne.,.. m'y vint voir, et y 
amena Mlle de La Vçrgne sa fille , qui est pré- 
sentement Mme de Ija Fayette. Elle étoit fort 
jolie et fort aimable, et elle avoit de plus beau- 
coup d'air de Mme de Lesdignièi^s. Elle me 
plut beaucoup, et la vérité est que je ne lui plus 
guère , soit qu'elle n'eût pas d'inclination pour 
moi , soit que la défiance que sa mère et sou 
beau-père lui avoient donnée dès Paris même, 
avec application de lyes inconstances et de mes 
différentes amours , la missent en garde contre 
moi. Je me consolai de sa cruauté avec la faci- 
lité qui m'estoit assez naturelle, et la liberté que 



LIVRE SECOND. 1 81 

retour chez lui ; il jura même qu'il per- 
droit Josébeth s'il en pouvoit jamais 
trouver roccasion , et il tomba dans 
une mélancolie si noire que quand les 
députés furent revenus de Rotterdam , 
huit jours après leur départ, et qu'ils al- 
lèrent le trouver pour luf rendre compte 
de leur négociation , dont le succès ne 
donnoit aux juifs ni découragement ni 

M. le maréchal de La MeUJeraye me laissoit 
avec les dames de la ville, qui estant à la vérité 
très-entière , ra'estoit d'un fort graod soulage- 
ment. » 

Il est difficile de ne pas reconnaître, dans 
Tauteur de cette mise en scène du célèbre car- 
dinal y la même personne qui a modifié la 
336« maxime de La Rochefoucauld : U/ie 
liaine trop vive nous met au-dessous fie ceux que 
nous haïssons; à peu près y ajoute l'annotateur, 
comme ceux qui baissent la tête pour en donner, un 
coup dans le ventre (à leurs adversaires), mais 
pour tâcher ensuite de s* élever au-dessus tteux. 
Voy. l'édit. Elzcv. des Réflexions, donnée par 
M. Duplessis, chez P. Jannet, et notre Append^ 



j82 MÉMOIRES DE HOLLANDE. 

espérance , il écouta leur relation avec 
une froideur qui les étonna. Il n'y avoit 
guère plus d'un mois que tout cela étoit 
arrivé, lorsque se fit l'engagement de 
Josébeth et de Villeneuve ; et certaine- 
ment c' étoit le plus beau moyen de se 
venger qui pût Jamais s'offrir au rabbin 
outragé, s'il eût été aussi heureux à 
le découvrir que ces amants emportés 
étoient négligents à se cacher. Témoin 
l'imprudence qu'ils avoient eue tous deux 
de s'exposer comme ils venoient de le 
faire dans une synagogue , qui étoit de 
tous les lieux du monde celui où Ma- 
nassez avoit le plus d'espions et de cré- 
dit. Aussi quand le cavalier françois sut 
cette histoire, que Salomonne lui conta 
après qu'elle l'eut amené chez elle , il 
en conclut qu'il falloit que sa maîtresse 
et lui se niénageassent tout autrement à 
l'avenir. La confidente se chargea de 
l'en avertir jusqu'à ce qu'il l'en conjurât 



LIVBE SECOND. 183 

lui-même , et afin de commencer par 
lui la pratique d'un avis si important : 
« D'aujourd'hui je ne sortirai point d'ici, 
dit-il à Salomonne , que la nuit ne soit 
venue. Ainsi, trouvez bon, chère amie , 
que je sois votre hôte jusqu'à ce soir ; 
voilà , continua-t-il , ma pension que je 
vous avance, » et en parlant de la sorte 
il lui fit une nouvelle libéralité. Ensuite 
il quitta ses habits de femme pour re- 
prendre sa première forme. Mais il fut 
aussi longtemps à se déshabiller que 
les dames ont coutume de l'être à s'a- 
juster lorsqu'elles ont quelques desseins 
à cœur, parce qu'à chaque pièce des vê- 
tements de Josébeth qu'il retiroit , il 
entrôifdans une rêverie dont il ne re- 
venoit pas sitôt. Quand il en fut à la 
chemise, qu'elle lui avoit aussi envoyée, 
il lui vint , en la passant sur sa tête , la 
plus folle pensée du monde , qu'il exé- 
cuta dès qu'il eut remis la sienne, après 



184 



MEMOlllKS DE HOLLANDE. 






avoir un peu songé , car, ayant étendu 
sur la table cette chemise de Josébelh , 
il écrivit, sur le devant à l'endroit du 
cœur 5 ces vers en caractères moulés , 
comme si la chemise même eût parlé : 

D'un amant sans égal et de sa souTeraine 

J'ai senti palpiter les cœurs, 
£t je puis nasurer do science certaine 

A bien juger de leurs ardeurs , 
Que celui de Daphnis ctoit fait pour Climène. 

Les choses que la passion fait faire sem* 
blent ridicules aux personnes qui ne 
sentent rien , mais ceux qui les font les 
regardent comme de grands mystères. 
Celle-ci n'étoit qu'une badinerie" d'a- 
mour ; néanmoins Villeneuve s'applau- 
dissoit en lui-même d'une invention si 
rare , et il espéroit bien que Josébeth y 
trouveroit au moins la grâce de la nou- 
veauté. Dans cette pensée, il fit partir 
Salomonne et la chargea de faire remar- 
quer cette plaisanterie à sa maîtresse , 



LIVRE SECOND. 185 

avec ordre surtout de hii dire adroite- 
ment qu'il ne se voyoit point de galan- 
terie pareille dans toutes les histoires 
du temps passé. Car il savoit bien que 
la singularité étoit un agrément infailli- 
ble pour la dame, et dès lors il ne douta 
point qu'une gaieté, cpii n étoit pas fort 
adroite , ne la réjouît avec ce nouvel 
assaisonnement. Cependant le loisir dans 
lequel il se trouva le fit souvenir du lar- 
cin qu'il avoit fait la nuit précédente 
dans un pavillon de la synagogue , et 
qu'il avoit eu soin de retirer de la poche 
de sa jupe avant de la renvoyer. Il dé- 
plia donc le rouleau et trouva parmi 
trois ou quatre papiers qu'il avoit pris 
un portrait grand à peu près comme la 
main , qui représentoit une femme en 
deuil, de l'âge de trente ans, mais d'un 
air si gracieux , qu'il falloit conhoître 
Josébeth pour n'être point charmé de 
cette peinture. « Je rte serai pas long- 



186 



UEMOIBES DE HOLL4NDK. 



lî :■ 




temps en peine de savoir qui est cette 
merveilleuse personne , dit Villeneuve 
tout ébloui ; les papiers que je tiens m'en 
diront assurément quelque chose. » En 
parlant ainsi il- prit le papier qui se 
trouva sous sa main , c'étoit une lettre, 
et la suscription portoit : « Pour la cou- 
rageuse Abigaïl ; » l'écriture étoit d'un 
homme, et voici ce que la lettre disoit: 
« Quoi ! madame, aller chez vous quatre 
jours de suite, à des heures différentes, 
,sans vous rencontrer une seule foisl 
Vous chercher dans tous les lieux où 
l'on vous croit, et apprendre à chaque 
maison qu'il n'y a qu'un moment que 
vous êtes sortie ! Eh ! le moyen après 
cela que je sois aussi satisfait de ma pri- 
son que vous voulez me persuader si 
souvent que je dois l'être ! Que ne faut-il 
donner la moitié de mon sang pour que 
vous soyez de l'humeur de Josébeth que 
l'on trouve toujours au logis? Il est vrai 



LITRK SKCOND. i87 

que votre portrait me consoleroitun peu 
de vos éclipses ; et plût à Dieu qu'il me 
pût consoler de même d'une banque- 
route de quarante mille rixdalers que 
Ton me fait à Gènes, et d'un vaisseau 
que les corsaires d'Alger m'ont enlevé ! 
Mais enfin, si vous me savez quelque gré 
de tout ce que je voudrois faire pour 
vous acquérir, il faut que vous me mé- 
nagiez, s'il vous plaît, d'une tout autre 
manière. » Voilà tout juste, dit Ville- 
neuve en riant, de la galdnterie de Hol- 
lande et le vrai style d'un Cupidon de 
magasin. O quelles douceurs et quelles 
fleurettes ! Malheur à Âbigaîl. si elle a 
fait la fortune de ce brutal ! on pour- 
roit en juger par sa réponse. En effet , 
il la trouva dans 1^ papier suivant , et 
elle étoit ainsi conçue : « Si vous étiez 
aussi raisonnable que vous êtes gron- 
deur , bien loin de me quereller, vous 
me féliciteriez de voir finir la captivité 



188 



MEMOIRES DE HOLLINDE. 



ri 1' 



! ; 




de deux ans où la cérémonie du veuvage 
me retenoit. Non pas que je prétende 
me servir de ma liberté si inutilement 
que vous l'osez dire. Mon dessein est 
de l'employer aux devoirs de la bien- 
séance et de l'honnêteté. Le lieu même 
d'où je vous écris maintenant en est une 
preuve , puisque me voici dans une des 
tentes de la synagogue , au hasard d'y 
passer une nuit fort mauvaise, si le plai- 
sir que j'aurai de m'y entretenir de nos 
espérances ne vient à mon secours tant 
qu'elle durera. Ainsi je me partagerai 
entre vous et les rabbins; ils auront la 
cérémonie et vous aurez la solidité. 
L'habitude que je me suis faite de vous 
être bonne me tire ces mots de tendresse 
malgré moi , car vous ne les méritez 
nullement, et vous êtes bien moins digne 
encore de la peinture que vous deman- 
dez. Je vous l'envoie pourtant , à con- 
dition que le deuil que vous y verrez 



LIVBE SECOND. 189 

fera souvenir qu'il m'est libre de 
ler mon cœur à celui qui se fera le 
X aimer. Ce n'est pas que je veuille 
is me contraindre.... » Cette lettre, 
l'étoit pas achevée, faisoit assez voir 
plaisant caractère d'esprit c'étoit 
bigaïl. Aussi Villeneuve , qui étoit 
trant , y découvrit aisément le na- 
. de cette juive, et dès ce moment 
nçut tant de mépris pour elle , que 
it sa lettre, tout indigné : «11 paroît, 
I, si peu de cœur dans cette réponse, 
le dépit qu'on en a empêche qu'on 
irque l'esprit qu'il pourroit y avoir, 
que Josébeth , mon aimable José- 
i a bien l'âme plus belle ! qu'elle a 
prâce à faire la fière ! et qu'elle est 
le avec toute sa fierté ! » Cette pen- 
le fit un peu rêver. « Et pour ce qui 
l'Abigaïl , continua le chevalier , il 
nécessairement qu'elle passe pour 
libertine dans sa religion , puisque 



190 



MKMOIEBS DE HOLLANDE. 




les juives font profession de vivre reti- 
rées , et que celle-ci ne fait autre chose 
que se promener. » H ne restoit plus 
qu'un papier que Villeneuve ouvrit , et 
il vit que c'étoit un chiffre pour écrire 
secrètement, avec une clef pour se parler 
par signes. L'écriture n'étoit pas de la 
même main que les deux lettres précé- 
dentes, et elle étoit encore toute firaîche, 
ce qui faisoit juger aisément cjue ce pa- 
pier avoit été apporté là à dessein d'être 
étudié ou copié. Après toutes ces lec- 
tures, il fut étonné , quoique élevé à la 
cour et à l'armée , d'avoir trouvé des 
occupations si réjouissantes dans un 
lieu tout consacré au culte divin. « Si 
les dames juives, dit-il , s'acquittent des 
autres devoirs de leur religion conrnie 
elles font de la cérémonie des tentes , 
voilà la loi de Moïse assez galamment 
observée. » Au moment qu'il faisoit 
cette réflexion Salomonne arriva , et il 



LIVEE SECOND. 191 

n'eut que le temps de faire un rouleau 
des papiers et de les mettre dans sa 
poche, n Je viens , dilr^le , d'éveiller 
agréablement une endormie, et Josébeth 
n'a jamais tant ri qu'il y a un instant , 
quand elle a vu vos beaux vers sur sa 
chemise. U est vrai , continua la messa- 
gère , qu'une petite mélancolie l'a prise 
sur la fin , à l'endroit où vous dites : « que 
« le cœur de Daphnis étoit fait pourCli- 
« mène. » « Hélas ! a-t-elle dit avec un 
« grand soupir, c'est ma pensée comme 
« la sienne, que nous sommes faits l'un 
« pour l'autre, et j'espère bjen aussi 
« qu'une si heureuse destinée s'accom- 
« plira. » Ensuite elle a repris sa belle 
humeur , et vous en verrez des marques 
dans ce billet qu'elle vous envoie. » Vil- 
leneuve le décacheta avec empressement 
et y lut !'« Je croyois être, quand je m'y 
mets, la plus folle créature du monde , 
mais je n'ose plus me donner cette 



192 



MEMOiEES Ut. HOLLANDE. 



loudnge depuis que j'ai vu votre ma- 
drigal. L'étoffe et la façon en sont éga- 
lement divertissantes, et il n'y a pas 
jusqu'à l'endroit où vous l'avez placé 
qui n'ait sa plaisanterie à part. Ainsi 
voilà ma chemise devenue propre à être 
mise dans l'histoire , et ce sera désor- 
mais ma chemise des grands jours; sans 
manquer toutefois à la précaution que 
j'estime aussi bien que vous absolument 
nécessaire. Prenez donc les mesures 
qu'il faudra avec Salomonne afin que je 
n'aie qu'à approuver ce que vous aurez 
concerté^ tous deux. » Ces mesures, que 
Villeneuve et la nourrice prirent en- 
semble , furent qu'il ne verroit Josébeth 
de huit jours , et qu'il feroit remarquer 
à son valet la maison de Salomonne, 
afin de l'y envoyer tous les soirs avec un 
billet. Après cela, voyant son hôtesse 
occupée à lui apprêter à manger , il lui 
demanda avec une négligence affectée , 



LIVRE SECO?ÎD. i93 

comme s'il n'eût eu autre chose à dire , 
qui étoit une personne qui s'appeloit 
Abigaïl, et si c'étôit le nom d'un homme 
ou d'une femme. « Vous n'avez, répon- 
dit la vieille , en continuant toujours ce 
qu'elle faisoit, qu'à vous adresser à Jo- 
sébeth pour- lui faire cette question , ce 
sera le moyen d'accommoder diable- 
ment vos affaires. Mais encore , pour- 
suivit-elle , à qui en avez-vous ouï par- 
ler ? — Trois passants, dit-il, qui se sont 
arrêtés sous vos fenêtres avant que vous 
vinssiez, ont tant de fois prononcé le 
nom d'Abigaïl qu'il m'est resté dans la 
mémoire. — Venez çà, dit Salomonne 
en le tirant par le bras, voyez-vous au 
delà de ces jardins ce dôme couvert de 
plomb doré, avec im grand vitrage au- 
tour ? c'est la maison d' Abigaïl ; mais 
au moins, continua-t-elle, vous ne direz 
point à Josébeth que je vous en ai parlé, » 
et Villeneuve en ayant donné parole, 



194 



MÉMOIRES DE HOLLANDE. 



\ .- 



elle ajouta : « Abigaïl est de Bruxelles, 
où son père , qui étoit Espagnol et juif 
secret, avoit une charge considérable, 
à ce qu'on dit , à la cour du Cardinal 
Infant, gouverneur des Pays-Bas. L'a- 
gent de la nation portugaise , qui réside 
à Amsterdam pour le commerce, l'ayant 
vue à un voyage qu'il fit en Brabant , la 
demanda en mariage, et fut préféré à 
beaucoup d'autres, parce que dom Go- 
mez , qui n'étoit chrétien qu'en appa- 
rence, vouloit un gendre de sa religion. 
Mais elle en fut bientôt veuve , et 
dès que la bienséance le lui permit elle 
épousa un second mari, juif et Portugais 
comme le premier , qui se nommoit Ca- 
ladujar , qu'elle a encore enterré depuis 
près d'un an ; de sorte qu'elle est à pré- 
sent libre et une des plus belles femmes 
de Hollande. Comme elle se pique de 
savoir le grand monde, à cause de la 
cour où elle a vécu , et qu'elle est de- 




LIVRE SECOND. 



195 



venue fort riche du bien que ses deux 
maris lui ont laissé, avec des conditions 
qui rattachent ici , tout va magnifique- 
meût chez elle, et on dit qu elle n'aime 
rien tant que son plaisir. C'est peut-être 
une médisance , car elle va à la synago- 
gue comme les autres ; cependant elle a 
cette réputation. — Et les rabbins , in- 
terrompit Villeneuve , que disent-ils de 
tout cela ? — Les veuves , répondit Sa- 
lomonne , ont parmi les juifs beaucoup 
plus de liberté que les femmes et les 
filles, pour des raisons tirées de l'hé- 
breu, que j'ai ouï dire plusieurs fois et 
que je n'ai pu retenir. Il est vrai que 
sous ce prétexte Abigaïl en fait un peu 
trop. Ce n'est pas qu'on ne lui ai donné 
souvent des avis sur sa conduite, et cette' 
bonne bête de Manassez a fait quelque- 
fois semblant de lui en savoir mauvais 
gré , mais pas un d'eux n'a si bien fait 
son devoir à l'égard de cette coquette , 




196 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



que le rabbin Josaphat; c'est le plus 
vertueux et le plus savant de tous nos 
docteurs : il nous prêcha la grande fête 
des expiations , qui arrive le dixième de 
septembre , et il- descendit si fort dans 
le particulier^ en blâmant la licence des 
veuves, qu'on vit bien qu'il parloit à 
Abigaïl. Néanmoins ses exhortations 
furent inutiles par la malice des autres 
rabbins, qui, prenant occasion de ce 
que celui-ci n'a point de barbe, disoient 
partout qu'il ne crioit ainsi contre le 
sexe qu'à cause qu'il a une imperfection 
naturelle qui lui en donne de Téloigne- 
ment. Avec cela Abigaïl a -si bien su 
cajoler tout le monde , par une certaine 
bonté caressante qu'elle a , qu'on s'est 
enfin accoutumé à la laisser vivre à sa 
fantaisie. — J'attends toujours , inter- 
rompit encore Villeneuve , que vous 
m'appreniez ce que Josébeth peut avoir 
à démêler avec cette Abigaïl. — C'est 



LIVAE STICOND. 197 

ici la fin de Taffaire , répondit la nour- 
rice , qui mouroit d'envie de tout dire ; 
et si vous recevez jamais aucune marque 
de ma confiance, ce sera assurément 
celle-ci. Vous saurez donc que Wanber- 
gue devint passionnément amoureux 
d'Abigaïl quand elle eut perdu son pre- 
mier mari. Ils sont tous deux de même 
âge ; par je ne sais quelle sympathie elle 
Taima aussi, et il fit tout ce qu'il put au- 
près de son père pour épouser cette 
jeune veuve. Mais le bonhomme à qui 
elle n'avoit jamais plu à cause de sa ga- 
lanterie , s'y opposa fortement, et c'est 
ce qui lui fit hâter le mariage de son 
fils à la première proposition que le père 
de Josébeth lui en fit environ le même 
temps. Néanmoins le bonheur de pos- 
séder une femme si accomplie n'a pu 
détruire chez Wanbergue l'amour qu'il 
avoit pour Abigaïl. Il a toujours conti- 
nué de la voir , et , entre nous ,* je crois 



1U8 



MÉMOIRES DE HOLr.A?(DE. 



qu'il en est idolâtre. Vous voyez bien , 
ajouta Salomonne , que c*est outrager 
sensiblement une femme que d'en user 
de cette manière. Non pas que Josébeth 
se soucie beaucoup d'être aimée de son 
mari, mais elle a peine de voir qu'il lui 
en préfère si injustement une autre. Car 
encol-e qu'Abigaïl ait des charmes, elle 
ne peut, je vous jure , être comparée à 
Josébeth, ni en jeunesse ni en esprit. » 
Villeneuve fut du sentiment de Salo- 
monne sur l'indignité qu'on faisoit en 
cela à sa maîtresse ; il n'en fut poiurtant 
pas fâché, parce que cette diversion de 
Wanbergue accommodoit ses affaires. 
Conimençant donc à regarder la nour- 
rice , non plus comme une soubrette , 
mais comme une fort habile femme , il 
se mit à faire avec elle des réflexions de 
bel esprit. « Je vous avoue , lui dit-il , 
que la réputation qui vient de la beauté 
est quelque chose de si délicat parmi les 



LIVRE SECOND. 109 

dames, qu'encore qu'elles aient la plus 
grande indifférence du monde pour 
quelqu'un , jamais pourtant cette indif- 
férence n'ira jusqu'à vouloir bien que ce 
quelqu' un-là porte ailleurs ses soupirs et 
ses hommages. Avec autant de fierté qu'il 
vous plaira , une belle regarde toujours 
la fuite d'un amant, quelle n'estimoit 
point, conmie autant de diminué sur 
son empire , et de sa vie elle ne pardon- 
nera à ce serviteur inutile d'avoir osé 
lui en préférer une autre, par un second 
engagement. — Mais encore , dame Sa- 
lomonne , continua Villeneuve , afin de 
passer le temps , parlons un peu de ce 
qui vous touche et dites-moi , de grâce, 
comment vous avez fait pour avoir tant 
d'esprit ; car vous dites tout ce que vous 
voulez, et on ne sauroit penser les choses 
plus raisonnablement que vous faites. — ^ 
Vous croyez rire , répondit-elle , mais 
telle que vous me voyez j'ai lu les Fem- 



200 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



!' ■> 



mes fortes du P. Lemoine , et il s'est 
trouvé des illustres qui m'en ont autre- 
fois conté. — Vous avez tant de beaux 
restes, reprit Villeneuve, que je me per- 
suade aisément vos victoires passées. 
Mais encore pourroit-on connoître quel- 
qu'un de ces illustres dont vous avez 
ainsi triomphé ? — Oui , poursuivit la 
vieille, tout épanouie au souvenir de 
sa jeunesse, oui, des plus galants et des 
mieux faits. Et quand je vous dirai qu'il 
a été un temps où un maréchal de France 
n'aimoit que moi , je ne vous conterois 
pas une fable. Je n'avois pas encore dix- 
huit ans qu'il disoit que j'avois trop d'es- 
prit pour une Lorraine , et il faisoit du 
bien à notre famille à ma considération. 
Même , une fois qu'il revenoit de son 
ambassade de Suisse , il se détourna de 
douze Ueues pour passer chez nous, ex- 
près, disoit-il, pour me voir ; et il m'as- 
sura, en partant, que s'il faisoit imprimer 



LIVRE SECOND. 201 

quelque jour son histoire , il y parleroit 
de moi. — Il faut donc , interrompit 
Villeneuve , que ce soit le maréchal de 
B.... — Vous l'avez deviné, ajouta Sa- 
lomonne, et j'eus sa connoissance parce 
que mon père tenoit une métairie de la 
terre de Harouel , qui appartenoit à ce 
maréchal. — Il ne faut pas demander, 
dit le François , si un amant de cette 
importance eut enfin sujet de se louer 
de votre bonté ? — Hélas î continua la 
nourrice, c'étoit un si bon cœur, qu'en 
vérité. . . . Mais vous riez, reprit-elle, vous 
êtes un malicieux , et moi je suis bien 
simple de vous amuser ainsi, au lieu de 
vous laisser écrire. un mot à Josébeth 
avant que de retourner chez vous. » Il 
fit donc une réponse pleine de tendresse 
à la lettre du matin , et la pria par une 
inquiétude de passion , qu'il la vît au 
bout de trois jours au lieu de huit, dont 
lui-même avoit fait la proposition . Avant 



202 



MEMOiaES DE HOLLAI«DE. 



que Salomonne sortît , il lui demanda 
si , par hasard , elle n'auroit point de 
récriture de Wanbergue , pour quelque 
dessein qui lui venoit dans l'esprit ? Elle 
chercha dans un tiroir et trouva un mé- 
moire pour des commissions de femmes, 
écrit de la main propre de ce juif , que 
Josébeth lui avoit donné depuis quel- 
ques jours. Quand elle fut partie , Ville- 
neuve, qui avoit un certain soupçon de- 
puis ce qu'il avoit appris des affaires 
d'Abigâïl , tira de sa poche la lettre de 
l'amant brutal, qu'il avoit prise dans la 
synagogue, et l'ayant confrontée avec le 
mémoire que la nourrice venoit de lui 
donner, il reconnut que c'étoit lamême 
main, et que Wanbergue avoit écrit l'un 
et l'autre. Il ne sut d'abord si cette ren- 
contre devoitlui donner de l'indignation 
ou delà joie. D'un côté, il considéroit 
que, convaincre une feumae de l'infidélité 
de son mari , c'est un moyen assuré de 



LIVRB SECOND. 203 

se faire valoir auprès d'elle. D^un autre 
c<fté, Tadmiration qu'il avôit pour José- 
beth lui faisoit regarder avec colère la 
bêtise d'un homme qui, ayant une femme 
d'un si grand mérite, la négligeoit pour 
une autre qui ne la valoit pas. Tout cela 
le fit penser en lui-même s'il communi- 
queroit cette affaire à sa maîtresse. Les 
femmes d'esprit et qui se piquent comme 
celle-ci d'une haute réputation de vertu, 
disoit Villeneuve , se traitent autrement 
que les stupides et les coquettes. Chaque 
nouvelle qui se répand de l'intrigue de 
quelques autres est une alarme pour 
elles, et dans la crainte qu'elles ont d'ê- 
tre découvertes à leur tour, elles font 
des moralités sur la vanité du monde , 
et renoncent aux amitiés pour six mois, 
sans se mettre en peine de ce qu'un 
pauvre garçon deviendra. « Que sais-je, 
moi, si Josébeth, apprenant que la ga- 
lanterie d'une autre a été reconnue par 



204 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



il J 



une voie si extraordinaire , n ira point 
se mettre en tête de faire la réservé!, 
par la peur qu elle aura d'être surprise de 
même, par quelque moyen imprévu? » 
Le cavalier n'avoit ces pensées toutes 
naturelles que parce qu'il ignoroit com^ 
bien étoient sérieuses et légitimes les 
intentions de Josébeth. Dans cette er- 
reur il conclut de ne rien dire à la belle 
juive des amours de son mari , et en 
même temps il vit entrer Salomonne. 
« Je vais bien vous étonner, dit-elle, 
après ce que vous m'avez tantôt ouï dire ; 
devineriezr-vous en quelle compagnie je 
viens de laisser Josébeth ? — Avec Ma- 
nassez , répondit Villeneuve. — Non , 
répliqua-t-elle , ce n'est pas lui , mais 
j'aurois juré de l'y trouver plutôt que 
la personne que j'y ai rencontrée. En un 
mot c'est Abigaïl. Voilà, depuis trois ans, 
la seule visite qu'elle rend à ma maî- 
tresse* Il faut qu'il y ait du mystère caché 



LIVBE SF.C07ÏD. 205 

là-dessous. » Il y en avqit sans doute du 
mystère , et la nourrice disoit vrai. Car 
Abigaïl , qui étoit en peine des papiers 
qu'elle avoit perdus la nuit précédente, 
ne savoit à qui s'en prendre ; et quoique 
ce fût assez sa coutume de se mettre au- 
dessus de toutes choses, son indifférence 
l'abandonna pourtant en cette occasion, 
et ce fut un fort grand sujet de chagrin 
pour elle d'ignorer en quelles mains ce 
qu'elle cherchoit pouvoit être. Néan- 
moins, comme il est naturel , quand on 
est surpris sans savoir par qui, d'en soup- 
çonner d'abord ceux qui ont intérêt à 
nous surprendre, Abigaïl, qui savoit que 
Josébeth avoit passé cette même nuit 
dans la synagogue, comme elle, ne douta 
presque plus qu'elle n'eût ses papiers. 
Dans cette pensée elle écrivit de grand 
matin à Wanbergue, pour qu'il vînt lui 
parler. On ne sauroit croire à quel excès 
rie colère il s'emporta quand il apprit ce 



206 



UEMOIEES DK HOLLANDE. 



Hli« (I 



■■ i: I. 



qu^Abi^ïl avoit à lui dire. « Oui, di- 
soit-il , parlant de Josébeth , je consen- 
tirois au naufrage de deux navires qui 
me viennent des Indes , plutôt que de 
souffrir que cette femme impérieuse eût 
un tel avantage sur moi. » Ensuite il mal- 
traita Abigaïl de paroles, tout comme si 
elle eut dépendu de lui. Mais la juive, 
qui savoit gouverner cet esprit emporté, 
le ramena sans peine, en lui faisant com- 
prendre que ce malheur ne lui étoit ar- 
rivé qu'à cause de T empressement qu'elle 
avoit eu de le satisfaire plutôt que de 
songer à la dévotion des tentes ; et qu'au 
reste, si l'un d'eux avoit à regretter quel- 
que chose en cette rencontre , c' étoit 
assurément elle , qui y avoit perdu son 
portrait, « pour avoir eu, disoit-elle à 
Wanbergue, trop de hâte de vous l'en- 
voyer. » Enfin ils convinrent tous deux 
qu' Abigaïl feroit visite à Josébeth, pour 
essayer dans la conversation de faire 



y';iî 



LIVRE SECOND. 207 

quelque découverte sur ce qui les inquié- 
toit. Josébeth fut tentée de faire dire 
qu'elle n'étoit pas à la maison quand 
Abigaïl la fit demander. Mais enfin , 
l'honneur qu'elle se faisoit d'être tou- 
jours au logis , l'obligea , quelque peine 
qu'elle en eût, à souffrir la visite de cette 
personne. Aussi la reçut-elle avec une 
froideur qui dura toujours , quoique 
Abigaïl affectât de lui faire toutes les ca- 
resses possibles. Elle loua Josébeth de 
sa beauté , et la préféra à toutes les au^ 
très beautés de la ville. Après elle aborda 
le sujet des tentes , et parlant du désor- 
dre qui étoit arrivé cette nuit-là dans la 
synagogue , à causé du voleur qu'on y 
avoit surpris : « On ne découvre pas, dit- 
elle, tous ceux qui font des larcins dans 
ce saint lieu , et il y en a bien d'autres 
que le malheureux qu'on y a arrêté, qui 
abusent de la dévotion d'une si grande 
fête, pour avoir la facilité de prendre ce 



208 



UEMOIEES DE HOLLÂKDE. 



r ' 



qui ne leur appartient pas. » Ces paroles, 
que Josébeth prit dans un autre sens 
qu Abigaïl ne les disoit , lui donnèrent 
une frayeur mortelle , et elle crut dès 
lors son secret découvert. Néanmoins , 
comme elle avoit naturellement une fer- 
meté d'esprit qui se répandoit jusque 
sur son visage et dans le ton de sa voix, 
elle ne se troubla nullement à ce dis- 
cours d' Abigaïl, tout embarrassant qu'il 
étoit pour elle. Au contraire , non-seu- 
lement elle se courrouça contre Tim- 
piété des gens qui dérobent dans les 
lieux sacrés, mais parce qu'on ne re- 
pousse jamais mieux un soupçon qu'en 
blâmant bien fort les fautes dont on se 
sent coupable. Josébeth parla encore 
f avec horreur de ceux qui s'amusent dans 
les temples à toute autre chose qu'à la 
dévotion pour laquelle ils y doivent 
aller. Ces derniers mots troublèrent Abi- 
gaïl à son tour, et c'étoit quelque chose 



liyhe second. 209 

d'as$ez plaisant de voir ces deux femmes 
s'entre-donner ainsi l'alarme au moment 
que chacune de son côté ne songeoit 
qu'à paroître innocente. Cependant , 
plus de la moitié de la peur fut pour 
Abigaïl , car la réplique de l'autre juive 
lui fit venir une rougeur qu'elle ne put 
cacher ; et enfin , après avoir fait encore 
une demi -heure de conversation fort 
gênée , elle se retira sans avoir pu rien 
pénétrer des pensées de Josébeth , qui , 
pour sa part , étoit un peu remise de la 
crainte que cette conversation lui avoit 
donnée d'abord , mais non pas tant 
qu'elle n'eût une très-grande impatience 
de conférer ^vec Villeneuve sur cette 
affaire; de sorte qu'ayant lu son billet, 
que Salomonne avoit mis en un endroit 
qu'elle remarqua pendant la visite d'A- 
bigaïl, elle lui en écrivit un autre , pour 
l'avertir de se rendre dans trois jours , 
ainsi qu'il le souhaitoit, chez Salomonne, 



210 



MKMOIRES DE HOLLANDE. 



el de n'y point venir qu'il ne fut nuit toute 
noire , comme aussi de ne point sortir 
de la maison de Salomonne qu'il ne fut 
bien tard, maintenant qu'il y étoit. Vil- 
leneuve obéit à cet ordre de Josébeth , 
et ne se retira qu'après dix heures, ayant 
eu parole de la nourricç que son valet 
de chambre la trouveroit le lendemain 
au soir à la maison. En effet, ils n'y 
manquèrent ni l'un ni l'autre , car Du- 
marest, à qui son maître avoit fort bien 
marqué le logis de Salomonne , la ren- 
contra chez elle et lui donna une lettre, 
qu'elle porta à l'heure même à Josébeth. 
La belle juive , qui vit quelques gouttes 
de sang à ce papier , en sentit d'al>ord 
son cœur troublé , quand elle l'eut ou- 
vert et y lut avec émotion ces mots : 

Unique confident de mon aimable peine, 
Qu'un feu trop dévorant a contraint de sortir, 

Allez témoigner à Cliniène 

Ce que vous venez de sentir 



LITBE SECOND. Si 1 

Au fond d'une Brûlante veine 
Où Tamour vou^ faisoit languir. 

A la vérité , ces vers étoienl médio- 
cres, mais ils marquoient une grande 
passion , et étant écrits avec du sang , 
tout cela en rehaussoit le prix. Néan- 
moins la signification n'en paroissoit 
pas bien claire à Josébeth ; c'est ce qui 
lui fit envoyer Salomonne, pour s'in- 
former en quel état étoit Villeneuve. Le 
valet rapporta que son maître s'étoit 
trouvé si échauflfé toute la nuit, qu'il 
avoit été saigné le matin, mais qu'alors 
il se portoit mieux et qu'elle le verroit 
dans deux jours. « Voilà, dit Josébeth 
en riant, montrer de la passion à peu de 
frais , et c'est une habileté fort grande 
de savoir ménager ainsi une tendresse 
sur le soulagement de sa santé. — Oh 
bien , interrompit Salomonne, vous êtes 
trop difficile à servir. Est-ce que vous 
vouliez que ce pauvre garçon se donnât 



212 



MEMOIRES DR HOLLANDE. 



'il' 



^f .1i 



.lin coup de poignard pour vous envoyer 
de son sang ? Il faudroit, pour en venir 
là, qu'il se vît dans le désespoir; mais, 
grâce à vos bontés , il n'a pas trop de 
sujet de se croire misérable. — Que tu 
es insupportable avec tes moralités ! re- 
prit Josébeth; ne vois-tu pas bien que je 
veux rire ? » Et comme elle se trouva 
alors de la plus belle humeur du monde, 
elle prit une plume et fit cette réponse à 
Villeneuve, sur les vers de son madrigal : 

Toute ardente qu'est ta peine. 
Garde-toi bien d'en sortir; 
Tu ferois tort à Climène , 
Qui te la fait ressentir, - 
Elle qui n'a point de veine 
Qui ne tende à te guérir.. 

Si ces vers n'étoient pas admirables, 
au moins ils n'étoient pas trop mauvais 
pour venir, sur-le-champ, d'une femme 
quinefaisoit point la.précieuse, et qui ne 
se méloit de poésie que quand il lui pre- 



LIVRE SECOND. 2i3 

iioit envie de badiner. Aussi Villeneuve 
en fut charmé , et après les avoir baisés 
plusieurs fois, il jura de n'avoir rien fait 
de si bon en toute sa vie. Cependant il 
avoit quelque curiosité de voir Abigaïl 
autrement qu'en peinture, pour avoir le 
plaisir de remarquer l'ignorance des 
gens qui . la comparoient à Josébeth. 
Dans cette pensée il alla le lendemain à 
la synagogue, sachant bien que Josébeth 
ne sortiroit point ce jour-là , et il s'atta- 
cha uniquement, lorsqu'il y fut, à consi- 
dérer les personnes qui entreroient ou 
sortiroient à la cinquième tente dans - 
laquelle il avoit pris le portrait et les 
papiers. Il étoit déjà passé beaucoup de 
femmes sans qu'il y prît aucune part , 
lorsqu'il en vit venir une qui arrêta ses 
regards plus qàe toutes les autres. Elle 
Itoit vêtue fort simplement , parce que 
la loi défend d'apporter aucun ajuste- 
ment à cette fête ; mais sa taille étoit 



214 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



\V: 




toute seule quelque chose de si riche el 
de si beau , et il paroissoit une majesté 
si grande dans sa démarche , aussi bien 
que dans le bas de son visage j qu'un 
voile de gaze, qui lui descendoit jusqu'à 
la bouche , avoit laissé découvert , que 
tout cela fit dire à Villeneuve en lui- 
même que c'étoit Abigaïl. Dans l'im- 
patience où il étoit de s'en assurer, il 
alloit arrêter une femme qui suivoit cette 
personne avec uii paquet de bardes sous 
le bras , au moment qu'il aperçut _que 
la première entroit au cinquième pavil- 
lon à main gauche, ce qui étoit justement 
ce qu'il attendoit. « Si le reste , dit-il , 
répond à ce que j'ai déjà vu , elle est 
certainement admirable. » 11 voulut la 
voir encore avec sa mante, dont elle parut 
en effet un moment a^rès toute cou- 
verte pour aller prendre rang parmi \ës 
autres. Elle les dépassoit toutes de la 
tête, et elle tenoit son rameau avec une 



LIVEE SECOND. 215 

grâce qui lui étoit toute particulière. 
Comme ce gentilhomme avoit tiaturelle- 
ment l'âme belle , et un grand fond de 
probité, la vue d'Abigaïl ne l'éblouit 
pourtant point si fort qu'il ne fît sur 
cette dévotion où il la voyoit occupée 
des réflexions de bon sens. « Oh ! qu'il 
est bien vrai, disoit-il alors en lui-même, 
que l'hypocrisie est un hommage que le 
vice rend à la vertu ! puisque quand les 
méchants se contraignent pour paroitre 
gens de bien , ils confessent hautement 
par là qu'il n'y a que l'intégrité des 
mœurs qui donne une réputation solide, 
et que tous les autres biens de la vie ne 
font point d'honneur sans celui-là. Car 
je sais en conscience qu'Abigaïl n'est 
qu'une libertine ; néanmoins , cette 
figure de piété où je la vois me paroit 
quelque chose de si beau, qu'il s'en faut 
peu qu^une^ apparence si trompeuse ne 
me fasse oublier le dérèglement que j'ai 



ne 



MEMOIRKS DE HOLLANDE. 



I J^ 



«ni 




découvert en elle il y a quelques jours 
dans ce lieu-ci. Et je ga^erois qu'elle- 
mêine se croit encore assez pieuse pour 
pouvoir au moins conserver ces dehors 
de religion . » Toutes ces réflexions se ter- 
minèrent à Josébeth, comme il est na- 
turel à ceux qui ont dans l'esprit quel- 
que impression dominante d'y faire 
venir toutes leurs autres pensées. « J'a- 
voue y poursuivoit-il , que Josébeth n'a 
pas montré non plus un fort grand zèle 
pour la fête des pavillons. Mais elle est 
jeune, elle passe sa vie dans une solitude 
perpétuelle ; enfin il se peut bien faire 
qu'elle ne soit pas juive dans son cœur, 
et ce sont là tout autant d'excuses pour 
elle. » Ens'entretenant ainsi,il reprenoit 
le chemin de son logis, etjetoit de temps 
en temps les yeux sur le portrait d*Abi- 
gaïl. Aussitôt qu'il avoit cessé de le re- 
garder, l'idée de Josébeth se présentoit 
à lui, et, faisant comparaison de cette 



LIVRE SECOND. 247 

image qu'il portoit dans Ta me avec celle 
qu'il tenoit à la main , il remarquoit 
dans la première un certain air de sincé- 
rité et de constance que la peinture de 
l'autre ne promettoit pas. Au contraire, 
il trouvoit dans la physionomie de cette 
veuve je ne sais quoi qui tenoit de la 
légèreté et de la fourberie. Et en effet 
c'étoit là le vrai caractère d'Abigaïl. 



FIN DU LIVRE SECOND. 







1 



\\ 'i; 




LIVRE TROISIÈME- 



nuit, qui est destinée au 
» repos , Villeneuve ne put en 
f jouir. Les pensées dont il eut 
l'esprit agité lui ôtèrent le 
sommeil tant qu'elle dura. Car la pas- 
sion qu'il avoi1^ pour Josébeth , qu'il 
sentoit bien être fort différente de ses 
amusements passés , les obstacles qu'il 
voyoit pour lui à posséder cette belle 
juive, et néanmoins l'espérance qu'elle 
lui avbit donnée de pouvoir l'acquérir 
légitimement , tout cela répandoit dans 
son âme des ténèbres encore plus noires 



LIVEE TEOISliME. 219 

que celles de la nuit, quoique le ciel qui 
étoit couvert reudît celle-là tout à fait 
obscure. Surtout, le sens qu'il se doutoit 
qu'eût un endroit particulier de la lettre 
deWanbergue l'inquiétoit furieusement . 
'<- Il faut supposer, disoit-il, comme 
une chose certaine , que cet indigne 
mari voudroit que Josébeth fût morte , 
pour "pouvoir se marier avec Abigaïl. 
Mais que sais-je, moi, s'ils en demeure- 
ront tous deux à cette mauvaise volonté ? 
Ils n'ont guère de conscience l'un et 
l'autre. Des personnes de cette trempe 
vont aisément des désirs injustes aux 
méchantes actions. Enfin c'est un juif 
qui hait sa femme , il écrit 'à une autre 
qu'il voudroit faire toutes choses pour 
l'acquérir. Cette nation est cruelle , et 
l'on y respecte le mariage si peu que 
rien : en voilà trop pour ne pas crain- 
dre. Si après cela il arrivoit quelque 
malheur à Josébeth, par ma négligence. 



11 



II 



il 



! 



( 1 



'1 , 



!Î20 



MEMOIAKS DE HOLLANDE. 



je ne lui survivrois pas d'un moment. » 
Villeneuve , déterminé par ces raisons , 
prit le portrait et les papiers d' Abigaïl , 
quand il fut temps d'aller trouver José- 
beth. « Eh bien ! lui dit cette aimable 
femme quand elle le vit , n' est-il pas 
vrai qu'une éclipse dç quelques jours ne 
fait point de tort à l'amour lorsqu'il est 
comme il doit être ? — Je vous avoue , 
madame, repartit le cavalier, qu'une 
petite absence ne change rien à un cœur 
qui sait bien aimer ; mais je ne vous ac- 
corde pas que ce cœur-là en soit alors 
plus à son aise. Au contraire, si peu que 
la séparation dure, c'est assez pour faire 
un malheureux. Car il y a, poursuivit- 
il , cette différence essentielle entre un 
époux et un amant , que celui-ci ; qui 
n'est guère avancé , doU regarder toute 
sorte d'éloignement comme le péril 
d'une fortune encore mal assurée ; au 
lieu que l'autre , dont les affaires sont 






LIVKE TAOISIÈME. 221 

faites , se rend précieux par l'absence , 
et fait exprès des voyages pour aller 
chercher de l'amour conjugal. — Mais 
vous ne dites pas, interrompit Josébeth, 
que quand les yeux , la bouche et les 
oreilles ne sont point occupés d'un objet 
présent , le feu qui iroit se répandre 
dans tous ces endroits-là se réunit au 
cœur, et la passion en devient plus forte. 
Appelez cela singularité, si vous voulez, 
mais pour moi je trouve qu'il est bien 
plus agréable de gouverner ainsi la ten- 
dresse , que si l'on faisoit succéder les 
douceurs tellement vite, qu'il ne se mît 
point de désirs et d'impatience entre 
deux. -^ Je ne sais pas, madame, reprit 
Villeneuve , qui étoit alors trop pressé 
pour faire des discours en l'air , si les 
fréquents écarts du seigneur Wanbergue 
produisent entre vous deux cet effet qui 
vous plaît tant , mais je suis assuré que 
vous n'êtes pas la personne de qui l'ab- 



mv 



222 



MEMOIRES DR HOLLANDE. 



[;•!: 



sence Taffligeroit davantage, et qu'il y en 
a quelque autre sur la terre dont il crain- 
droit d'être plus éloigné que de vous. » 
En parlant ainsi il tira de sa poche le 
portrait et les papiers ; et Josébeth prit 
tout cela avec un empressement ex- 
trême. Elle lut la lettre de son mari la 
première, et y vit avec quelque satisfac- 
tion le témoignage que cet infidèle lui 
rendoit au moins, « d'aimer à vivre re- 
. tirée. » Mais lorsqu'elle fut à l'endroit 
où il protestoit à Abigaïl qu'il feroit 
toutes choses pour l'acquérir, Josébeth 
s'emporta de colère; et comme il est 
naturel de soupçonner des derniers cri- 
mes ceux que l'on veut avoir cpielque 
graille raison de haïr , elle n'hésita pas 
un moment à croire que son mari s'of- 
froit de l'empoisonner si Abigaïl le sou- 
haitoit ; et dans cette pensée elle exhala 
contre lui tout ce que le ressentiment 
lui inspiroit. Ensuite elle lut la réponse 



LIVBE TROISIÈME. 2S3 

de la juive ; et quand elle eut achevé : 
« Voilà , dit-elle , le style ordinaire de 
cette libertine. Mais elle ne paroît point 
si méchante que son séducteur, et je ne 
vois pas ici qu'elle voudroit abuser du 
pouvoir que ce traître lui donne sur ma 
vie. Il est vrai, reprit Josébeth , que sa 
lettre n'est pas achevée. Peut-être que 
Tordre de ma mort se seroit trouvé dans 
ce qu'elle auroit exicore écrit. » Il restoit 
un papier à voir, auquel Josébeth ne 
pensoit pas, tant elle étoit irritée. C'étoit 
. la clef pour s'entendre par chiffres et 
par signes , dont Villeneuve avoit quel- 
que curiosité de cbnnoître l'auteur. 
« Voilà , dit-il en le présentant à José- 
beth , ce que vous oubliez de regarder, 
quoiqu'il soit de la même rencontre. » 
Elle considéra ce que c' étoit : « O l'hom- 
me de bien ! dit-elle, il méritoit de faire 
son tiers dans une aussi honnête occa- 
sion que celle-ci. » Ce qui ayant obligé 



t2k 



MEMOIBES DE HOLLANDE. 



le cavalier de s'infonner qui étoit ce 
personnage : « Ce n'est , répondit-elle 
avec un sourire aigre et piquant , que le 
dévot Manassez , qui , ne pouvant trou- 
ver fortune avec moi , a tourné ses es- 
pérances vers Abigaïl , qui lui sembloit 
plus traitable. » Il étoit vrai que ce vieux 
rabbin , qui ne cherchoit qu'à se conso- 
ler de la perte de Josébeth , n'avoit vu 
personne dans tout son troupeau qui lui 
pariit plus propre à dissiper son chagrin 
que l'enjouée Abigaïl. Mais comme cette 
veuve étoit dans une trop haute profes- 
sion de galanterie pour être visitée avec . 
bien de l'assiduité por un homme comme 
Manassez , ils étoient convenus entre 
eux, pour éviter Véclat, de ne se parler 
devant le monde que par des signes 
concertés , dont ce docteur de la loi 
s' étoit chargé de faire la liste. Il l'avoit 
envoyée à la juive le jour même qu'elle 
alla passer la nuit dans la synagogue , 



LIVRE TB01SIÈME. 225 

afin qu'elle prît ce temps d'oraison et de 
pénitence pour étudier une si belle le- 
çon ! Cette horrible profanation d'une 
fête solennelle, suggérée par celui même 
qui devoit être le premier à en recom- 
mander la dévotion , fut une heureuse 
occasion à Villeneuve pour persuader 
Josébeth de quitter cette nation infidèle* 
et d'adorer le Dieu des chrétiens. « Vous 
trouverez votre compte en cette affaire, 
lui répondit-elle , s'il est vrai que vous 
m'aimiez sincèrement , parce que si je 
cessois d'être juive il ne tiendroit plus 
qu'à vous de m'épouser. » Le cavalier, 
qui n'avoit jamais ouï parler d'un tel 
usage , s'abattit à ses pieds tout trans- 
porté de joie , et , lui embrassant les ge- 
noux : « Ah ! madame , s'écria-t-il , un 
si grand bonheur seroit-il bien possible? 
— Il n'est rien de plus vrai, reprit José- 
beth, j'en ai vu des exemples en France 
et en Hollande , et voici comment la 



{ 



226 



MEMOIBIS DB HOLLANDE. 



n '• 



r ■ ' 



chose se fait. Lorsqu'une juive Veut de- 
venir chrétienne , elle fait comparoitre 
son mari en la présence du magistrat, 
afin qu'il déclare s'il veut aussi se faire 
chrétien, istonlui donne huit jours pour 
se résoudre , durant lesquels sa femme 
et lui vivent séparés. Si au bout de ce 
temps il consent de quitter le judsusme, 
leur mariage ne se rompt point ; mais 
s'il persiste à vouloir moiuir juif, la 
femme n'a qu'à protester qu'elle ne peut 
. vivre avec lui en sûreté de conscience ; 
alors on lui rend toute sa dot , et il lui 
est permis de se marier à qui elle vou- 
dra. D n'y -a pas un an que la même 
chose est arrivée en cettç ville ; à une 
fort belle juive nommée Dorazith , qui 
épousa ensuite le lieutenant-colonel du 
régiment d'Indersum. Voilà, continua 
Josébeth, cet unique moyen de m'ac- 
quérir, dont je vous parlai confusément 
quand nous conunençâmes à nous con- 



LIVRE TROISIÈME, 227 

re. Demandez maintenant à votre 
r s'il veut de Josébeth à ce prix-là. » 
îneuve , sensiblement touché d'une 
! proposition , baisa la main que 
3 généreuse femme lui avoit présen- 

et il jura , en prenant le ciel à té- 
n , qti'il préféroit désormais à toute 
rre l'honneur de posséder Josébeth. 
ais, madame, poursuivit-il, si Wan- 
rue alloit se mettre dans la tête de 
loir aussi devenir chrétien ? — Ah ! 
ai pas peur de cela , répondit-elle, 
[ue ne suis-je aussi assurée que vous 
serez toujours fidèle, comme je suis 
aine qu'il ne cessera jamais d'être 
! Il a trop de zèle pour le culte fan- 
que de la synagogue. Je crois même 

la seule aversion qu'il a pour moi 
éroit souhaiter que la chose se con- 
conune nous le projetons, pour avoir 
berté d'en prendre une autre. — Et 
*abbins qui s'intriguent par toute la 



228 



MÉMOIABS DR HOIXA^IDE. 



ville, reprit Villeneuve, et Manassez, qui 
est si fort estimé dans ce pays , nous 
laisseroient-ils faire sans se remuer ? Ce 
sont déjà des infidèles , et ce seront de 
plus alors des infidèles irrités, qui nous 
fatigueront par des procédures infinies, 
ou qui nous accableront ouvertement 
par leur crédit. — Il y a , dit Josébeih, 
plusieurs choses à vous répondre là- 
dessus. Premièrement, l' affaire que je 
vous propose est un droit établi sur quoi 
il n'y a point à chicaner. Après cela, 
vous devez savoir aussi bien que moi 
que la république où nous sommes ne 
souffre point de violences chez elle , et 
que de toutes les religions dont elle per- 
met l'exercice , la judaïque est celle 
qu'on y considère le moins. Enfin , il 
paroit bien, cher ami, ajouta-t-elle, que 
vous ne savez pas quelles gens ce sont 
que ManaSsSez et les rabbins, quand vous 
croyez qu'ils seront si ardents à me re- 



LIVRE TBOI&IEME. 229 

tenir dans leur école. Apprenez donc 
que la politique fait toute la religion de 
ces malheureux docteurs, et que le zèle 
va chez eux comme Fintérêt l'ordonne. 
S'ils sont consultés par de petites gens, 
ils leur interprètent la loi à toute ri- 
gueur, pour acquérir ainsi la réputation 
d'être sévères ; et si c'est pour des per- 
sonnes de qualité qu'ils décident , ils 
donnent à la loi des explications favo- 
rables afin de se maintenir par là dans 
l'autorité. Bien plus, qu'un homme n'ait 
ni honneur ni probité, ou qu'une femme 
remplisse toute une ville de scandale , 
n'importe, pourvu qu'ils aillent l'un et 
l'autre porter un rameau à la fête des 
pavillons , et qu'ils publient avec cela 
.que les rabbins sont les plus grands per- 
sonnages du monde, c'est assez, ils met- 
tent la conscience en repos à cet homme 
et à cette femme, sans leur faire changer 
de conduite, et les font passer tous deux 



230 



MÉMOIRES DK HOLLANDE. 



'!! ^ 



pour des modèles de vertu. Au contraire, 
si l'on n* admire pas tout ce que disent 
ces messieuTs-là, et qu'on n'entre point 
assez dans leurs affections ou dans leurs 
haines, dès lors on n'est plus bon à rien. 
Tout cela s'est vu dans la manière dif- 
férente dont ils nous ont traités, Abigaïl 
et moi. Parce que je n'ai jamais fait voir 
beaucoup d'empressement pour eux , 
ils n'ont rien négligé pour me nuire; 
ils n'y ont pourtant pas trouvé grande 
facilité^ à cause que la vie que je mène 
, ne leur donne aucune prise. Ils ont bien 
dit plusieurs fois que le peu de respect 
qu'ils supposent que je rends aux lévites 
étoit une marque que je n'avois point 
de piété. Et comme il s'observe quel- 
ques petites distinctions de personnes 
dans les assemblées de la synagogue, ils 
se sont encore servis de cette occasion 
pour se venger de mpi. Mais voyant que 
je me mettois au-dessus de toutes ces 



LlVftlt TAOlSliXE. 331 

insultes , ils ont découvert enfin que 
Wanbergue a voit des intrigues. Le ma- 
riage ne tient à ri^i parmi eux. Ainsi 
ces ministres du Seigneur, comme ils 
s'appellent, ont cru qu*ils me feroient le 
plus sensible de tous les outrages , s'ils 
favorisoient la passion de cet indigne 
mari. En efFet, ils n'y ont pas manqué , 
et en cela leur impudence a été si grande, 
qu'ils ont bien voulu que je susse que 
le rabbin Marezul étoit employé dans ce 
commerce, et qu'il avoit charge de por- 
ter les billet». Pour ce qui est mainte- 
nant d'Âbigaïl, les docteurs de la loi 
l'ont laissée vivre comme elle a voulu ; 
et les excès de cette coquette n^ont pas 
empêché quHls n'aient publié ses louan- 
ges en toutes occasions. La véritable 
raison de cette indulgence , est qu'elle 
sait le moyen de gagner ces esprits su- 
perbes et intéressés. Elle les nomme ses 
oracles, elle leur fait des adorations, elle 




:M' 



23â 



MEMOIRES DE HOLLASDE. 



baise le bas de la robe au plus vieux 
d'entre eux , qui lui sert de conseil , et 
elle ajoute à toutes ces lâchetés des pré- 
sents considérables. Mon traître, de son 
côté , poursuivit Josébeth , à cause du 
même intérêt qu'il a dans l'impunité , 
n'oublie rien pour ol)liger ces âmes vé- 
nales. Il les fait venir fort souvent man^ 
ger céans ; et quoique je voie trop bien 
où tendent tous ces régals, je prends 
soin moi-même qu'ils soient traités ma- 
gnifiquement. On pouvoit ignorer jus- 
qu'ici que tous ces hommages de Wan- 
bergue et d'Abigaïl fussent concertés 
entre lui et elle ; mais il n'y a plus lieu 
de douter de leur intelligence, depuis 
quelques jours qu^ils ont envoyé tous 
deux plusieurs pièces du plus beau drap 
à Manassez, afin que lui et toute sa suite 
fussent habillés de neuf à cette fête; 
Avec de telles précautions , dit en finis-- 
sant Josébeth, ce déloyal et cette liber- 



LIYBE TROISIÈMP.. .233 

tine vivent comme il leur plaît, en toute 
sûreté de conscience, sous la conduite 
des rabbins. -— Eh bien , madame , s'é- 
cria Villeneuve, à quoi tient-il donc que 
vous n'abandonniez un parti où il n'y a 
point d'honneur ni de vertu ? Et ne voyez- 
vous pas bien que toutes les raisons que 
vous avez de haïr ce culte profane , sont 
autant de lumières par lesquelles le 
ciel . vous montre un chemin plus as- 
suré ? — Il y a longtemps , reprit-elle , 
que j'ai la même pensée, et il m'est venu 
très-souvent dans l'esprit que cette in- 
différence pour les docteurs de la loi, 
dont je vous parlois tout à l'heure, pour- 
roit bien m'ètre restée de ma première 
éducation. » La conclusion fut que le 
cavalier prendroit la poste le lendemain 
pour aller à Louvain consulter les théo- 
logiens et apporter leur décision afin de 
l'envoyer à Rome , lorsque Wanbergue 
aiu*oit fait sa déclaration ; et que cepen- 



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234 



MEMOIASS DR HOLLANDE. 



dant Josébeth dissimuleroit avec son 
mari sans lui faire plus mauvaise mine 
qu'à l'ordinaire. Le cavalier parti ne 
pouvoit assez admirer, en galopant tou- 
jours y la bonté de Josébeth , qui avoit 
tant éclaté en cette dernière circon- 
stance . Car, selon les règles d'une grande 
passion, il devbit être si fort touché d'a- 
bord de l'ouverture qu'elle lui avoit faite 
de l'épouser, qu'il ne lui restât plus d'es- 
prit et de raison que pour s'abandonner 
à l'espérance et à la joie ; il faUoit qa'il 
ne songe&t désormais qu'à cette félicité 
proposée , et qu'ayant la parole de sa 
maîtresse , il crût tous les autres obsta* 
clés faciles à surmonter. Néanmoins, au 
lieu de s'abandonner à cette préoccupa- 
tion obligeante, il s'étoit mis à faire des 
réflexions sur l'offre de Josébeth; il 
avoit de sang-firoid allégué là-dessus des 
difficultés à cette aimable femme ; enfin, 
il sembloit que ce fdt quelque marché à 



M 1 






LI\BS TROISIÈME. 235 

faire, pour lequel il cherchât ses sftretés. 
Ce procédé paroissoit blesser également 
la reconnoissance et la délicatesse , et 
toutefois Josébeth avoit été si bonne 
que de ne s'en fâcher point , et de ré- 
pondre doucement à tous les doutes de 
Villeneuve , pour lui montrer combien 
il étoit aisé de la posséder légitimement. 
Cependant il ne croyoit pas de son côté 
qu'il eût en cela manqué à rien-. Au con- 
traire, quoique Josébeth iie l'ait pas 
ainsi compris , il prétendoit bien pour^ 
tant lui avoir donné une grande marque 
d'affection, de s'y être pris de cette ma- 
nière. « Enfin, disoit^il en lui-même, j'ai 
éprouvé la diflérence qu'il y a entre une 
tendresse galante et un amour sérieU'K. 
Car lorsque je m'engageois auparavant 
à servir une belle, je le faisois cavalière- 
ment, et sans raisonner trop sur les con- 
séquences , parce que je n'y voyois qu'un 
amusement de jeunesse , (pii ne devoit 



Wd 



236 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



pas être traité plus régulièrement. Mais 
j'ai senti cette fois, à une certaine dis- 
position de cœur qui m'a été toute nou- 
velle, que Josébeth , mon aimable José- 
l)eth, m'alloit donner des chaînes pour 
toute ma vie ; et cette belle destinée m'a 
paru si incroyable, que je me suis laissé 
aller à quelques réflexions mêlées de 
doutes 5 pour avoir le plaisir de me là 
faire persuader. » Il arriva à Louvain avec 
ces pensées , et lé jour où les docteurs 
dévoient s'assembler étant venu, il parut 
çn leur présence, tant pour leur exposer 
lui-même le sujet cpii l'amenoit, qu'afin 
de répondre à plusieurs questions dont 
réclaircissement étoit, selon les lois, 
toiit à fait essentiel à son affaire. Après 
qu'ils eurent bien consulté, ils lui don- 
nèrent leur déclaration par écrit , ap- 
prouvant comme bon et authentique, le 
mariage qu'une fenime juive qui se con- 
vertit, et dont le mari veut, toujours, der 



LITRE TROISIÈHF.. S!) 7 

(leurer infidèle, contr.acte avec un chré- 
ien. 11 y avoit dix jours qu'il étoit parti 
l'Amsterdam, lorsqu'il s'y vit de retour, 
t ce retard lui donna une impatience 
Jus forte de revoir Josébeth. Cette im- 
latience redoubla quand il apprit de 
on valet de chambre que Salomonno 
toit venue voir deux jours de suite s'il 
toit arrivé, pour lui dire quelque chose 
le très -grande importance. Dans ce 
noment la nourrice entra , ayant le 
isage si pâle et si abattu qu'il eut peine 
L la reconnoître. «Tout est perdu ! s'é- 
Tia-t-elle , il n'y a plus de Josébeth. » 
V. ces mots les pleurs et les sanglots Tin- 
errompirent ; et, dans la douleur dont 
A\e fut saisie , elle demeura quelque 
emps sans parler. Villeneuve, plus tou- 
rbe de cette nouvelle cpi'il ne Tauroit été 
l'un coup de foudre, la conjura de s'ex- 
)liquer quand la parole lui fut revenue, et 
>alomonne continua : « Josébeth, notre 



238 



XÉXOIBE8 DE HOIXAHDE. 



Josébeth à vous et à moi , est entre )es 
mains des rabbins , et ces méchants la 
feront mourir. — ^Maisencore , qu'a-t-elle 
fait? reprit le cavalier. Ëh! de grâce, 
notre bonne mère, tirez^moi de peine, 
si jamais vous m'avez aimé ! — Vous 
saurez donc, poursuivit la vieille en es- 
suyant ses laranes, que Wanbergue, traî- 
tre comme Joab , vous autres chrétiens 
vous dites comme Judas, s'avisa, il y a 
trois jours, de se lever de son lit de grand 
matin pour aller trouver Josébeth dans 
le sien, contre son ordinaire, sous pré- 
texte de s'attendrir pour elle , mais en 
effet à dessein de se rendre le maître de 
son argent et de ses bijoux. Elle , qui 
s'ennuyoit de votre absence, et qui trou- 
voit de la consolation à porter sur soi 
des marques de votre amitié, avoit alors 
par malheur la chemise où vous avez 
écrit des vers , tant elle étoit éloignée 
de croire que son mari, qui s'étoit passé 



LIVRE TROISIÈME. â39 

de son secours depuis six mois, prît fan- 
taisie cette nuit-là d'avoir besoin d'elle. 
De sorte que ce brutal, ayant remarqué 
de récriture sur la chemise de sa femme, 
tira tous les rideaux pour voir au jour 
ceijuec'étoit, pendantqu' elle faisoit tous 
ses efforts pour l'en empêcher, et c'est 
ce qui a tout gâté. Car Wanbergue, qui 
jugea par la résistance opiniâtre de Jo- 
sébeth qu'il y avoit là quelque chose 
à découvrir d'important pour lui , l'en- 
treprit d'une si grande force , cpi'il fut 
tenté de la frapper. Enfin l'ayant bien 
lassée, il lut les vers le mieux qu'il put , 
et fit tant qu'il lui arracha sa chemise , 
qu'il emporta tout furieux chez Manas- 
sez, pour le consulter, sur ce qu'il y avoit 
à faire. Je vous laisse à penser, continua 
Salomonne en renouvelant ses pleurs , 
si ce détestable rabbin , qui ne cherche 
que l'occasion de se venger de Josébeth, 
ne croit pas avoir trouvé là un beau 



240 



MEMOIRKS DE HOLLANDE. 



moyen de la perdre ? Hier il se fit uive 
assemblée pour cela de tous les princi- 
paux de la synagogue ; mais comme on 
tient fort secret tout ce qui s'y passa, 
nous ne savons à présent en quel état est 
cette affaire , sinon que je viens d'ap- 
prendre que Josébeth doit comparoître 
après midi pour être interrogée. Mais 
ce sont des méchants , ajojrta la nour- 
rice, et vous verrez qu'ils la feront mou- 
rir. » Ici elle ne cessa de parler que pour 
recommencer ses lamentations, d'une 
telle violence qu'il étoit à craindre qu'elle 
ne s'évanouît. Tout ce qu'elle venoit 
de dire étoit véritable , et l'on ne pu- 
blioit autre chose de cette affaire. Car 
pour ce qui s' étoit passé dans l'assem- 
blée des juifs le jour précédent , ils 
avoient tout intérêt qu'il ne s'en fît point 
de gazette , puisque c'étoit un des plus 
grands sujets de raillerie qu'ils se se- 
roient jamais attirés; l'emportement de 



LIVRE TROISIÈUE. 241 

Manassez en fut la cause, parce que, sur 
Tavis que cet homme passionné en donna 
pour perdre Josébeth dans les formes, h 
chemise de cette aimable juive fut portée 
dans la synagogue , et là on Tétendit sur 
une table au milieu des lévites et des 
docteurs de la loi , dont l'un d'eux lut à 
haute voix ce qu'il y avoit écrit dessus : 

D'un amant sans égal et de sa souveraine 

J'ai senti palpiter les cœurs, 
Et je puis assurer de science certaine , 

A bien juger de leurs ardeurs , 
Que celui de Daphnis ctoit fait pour Climène. 

* Après cela ils s'entre-donnèrent cette 
chemise gravement, et elle passa de 
main en main, afin que tous la pussent 
voir Tun après l'autre. Les plus vieux se 
baissoient le nez dessus avec leurs lu- 
nettes ; et quand ce fut le tour d'un 
rabbin fort âgé qui se nommoit Reca- 
bith : « Il est inouï jusqu'à présent, dit-il 



<24â 



MEMOIEES DE HOLLANDE. 



en se relevant, après avoir lu, qu'il soit 
jamais arrivé rien de semblable à une 
fille d'Israël. » Les autres dirent aussi 
chacun quelque chose sur ce sujet , et 
ce fut une plaisanterie qui ne se put 
bien imaginer , de voir quarante doc- 
teurs , tous vénérables et en habit de 
cérémonie, assemblés autour d'une che- 
mise de femme , sur laquelle ils opi- 
noient aussi sérieusement qu'autrefois 
on le fit à Rome sur la robe de Jules 
César, lorsque Antoine l'eut exposée en 
plein sénat. L'avis de l'assemblée fiit , 
comme l'avoit rapporté Salomonne, que 
Josébeth comparoîtroit le lendemain eu 
leur présence, poiu* répondre aux inter- 
rogations qu'on lui feroit , et ce devoit 
être l'après-dînée du jour où Villeneuve 
arriva. 11 fut au désespoir d'avoir attiré 
cette méchante affaire à sa maîtresse ; il 
donna cent malédictions à Man assez et 
à Wanbergue, et à tous les rabbins , et 



LIVRE TROISIEME. 243 

jura de faire périr les deux premiers , si 
Josébeth soufFroit quelque chose en cette 
rencontre. « Quoi! disoit-il, toujours 
des juifs ! Et jusques à quand serons* 
nous opprimés par cette race infidèle ? 
A peine suis-jehors de leurs mains d'un 
côté que j'y vois retomber l'autre moitié 
' de moi-même. O grand Dieu ! qui savez 
notre innocence , ne permettez pas que 
vos ennemis triomphent de nous ! Mais 
n'y a-t-il pas moyen , continua-t-il en 
s' adressant à Salomonne , de voir José- 
beth et de lui parler ? — Hélas ! répon- 
dit-elle, je ne sais où on Ta mise ; c'est 
un secret entre eux , aussi bien que le 
lieu où ils la feront comparoître, et qu'ils 
ont soin de ne point divulguer, de peur 
d'être troublés dans leur malheureux 
dessein. — J'ai pourtant ouï dire , re- 
prit Villeneuve, que les juifs n'ont point 
de tribunal ni de justice parmi les chré- 
tiens. — Cela est vrai , dit-elle , mais on 



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244 



MEMOIEES DE HOLLANDE. 



leur laisse en quelques endroits, comme 
ici , la liberté d'exercer leurs cérémo- 
nies : or, il y a des cérémonies qui ne 
se peuvent faire sans prononcer quelque 
jugement ,^et j'entendois dire ce malin 
à un juif que l'affaire de notre pauwe 
Josébeth est de ce nombre. Alors, sous 
ce prétexte , qu'un usage de notre reli- 
gion doit être confirmé par la sentence 
d'un juge , les rabbins qui ont permis- 
sion pour l'un ne laissent pas d'usurper 
l'autre ; et quand ils ont fait plus qu'ils 
ne doivent, ils en sont quittes pour de 
l'argent. Cependant le mal est fait , et 
l'amende qu'ils payent ne ressuscite pas 
un mort. — Vous avez raison , dit le 
cavalier, et par conséquent il faut se 
bâter de prévenir ces bommes barbares. 
— J'ai dans leur conseil, répliqua Salo- 
monne , un rabbin de mes amis , qui ne 
hait point Josébeth comme les autres, et 
qui m'avertira de tout quand il sera 



LIVRE TROISIÈME. i45 

temps. — Mais si j'adressois une plainte 
au magistrat , interrompit l'impatient 
Villeneuve , et si je me déclarois partie 
contre les juifs. . . . — ^Vous perdriez tout, 
reprit-elle ; car l'avantage de Josébeth 
en cette affaire est qu'on ne puisse la 
convaincre d'aucune intrigue; et en 
agissant pour elle comme vous dites , 
vous découvririez qu'elle a un amant , * 
et ce seroit la victoire des rabbins. — 
Eh mon Dieu î l'écriture de la chemise, 
répliqua-t-il , ne donne-t-elle pas déjà 
des soupçons ? — Ce ne sont que des 
soupçons , acheva la nourrice , elle a 
assez d'esprit pour s^en tirer. » En effet, 
le madrigal fit soupçonner aux juifs quel- 
que galanterie ; et dans cette pensée ils 
craignirent qu'il n'y eût quelque partie 
faite pour leur enlever Josébeth. Wan- 
bergue , qui la leur a voit abandonnée , 
couvroit la haine qu'il avoit pour elle 
d'un respect apparent pour la loi , et il 



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MEMOIRES DE HOLLANDE. 



espéroit bien que cette dévotion feinte 
lui alloit procurer par la mort ou par le 
divorce la liberté d'entrer dans de nou- 
veaux liens. U se trompoit toutefois dans. 
son espérance^, car Abigaïl, pour laquelle 
il soupiroit , n'avoit plus tant d'ardeur 
de Tépouser qu'auparavant , et ne sou- 
haitoit point d'autre engagement avec 
•lui que celui d'une bonne amitié. On 
auroit eu peine à deviner la raison de 
cette inconstance. Ce fut le malheur 
même de Josébeth qui la causa , parce 
que, comme il n'y avoit que l'envie 
qu' Abigaîl portoit à la réputation et à la 
lïeauté de cette jeune femme , qui Veut 
persuadée de lui ôter le coeiu* de son 
mari , lorsqu'elle la vit humiliée elle ne 
fut plus sa rivale , et crut sa vanité sa- 
tisfaite par rabaissement de îosébeth. 
Mais Manassez et les rabbins n^eurent 
pas cette modération, parce que, comme 
ils s'étoient attachés à la persécuter par 



LIVRE TROISIÈME. 247 

une aversion qui duroit toujours , ce 
n'étoit pas assez, à leur gré, de la voir 
dans une confusion si grande, ils voulu- 
rent profiter de l'occasion qu'ils avoiënt 
de se défaire de cette personne, qui n'au- 
roit que du mépris pour eux tant qu'elle 
vivroit. Cependant, afin de conserver 
les apparences de la religion et de la 
justice dans cette cruelle exécution , ils 
avoient renfermé Josébeth dans un lieu 
où les magistrats d'Amsterdam leur per- 
mettoient de tenir conseil. C'étoit une 
espèce de magasin ou de bureau qui ser- 
voit à garder leurs plus grosses mar- 
chandises, et à conférer du négoce enti^e 
eux. Il y a pour cela quelques chambres 
assez propres dont les fenêtres sont gril- 
lées ; et comme ils font ce qu'ils peuvent 
pour que les chrétiens ne s'aperçoivent 
pas des fautes des leurs , c'est là qu'ils 
emprisonnent les coupables et cpi'ils les 
châtient selon leurs lois. Ils se rendirent 



â48 



MÉMOIBKS DE HOLLANDE. 



u 



dans cette maison pour l'affaire de Jo- 
sébeth ; et quand ils furent assemblés on 
l'alla prendre dans la chambre où elle 
étoît , pour l'amener en leur présence. 
Elle avoit consulté en elle-même si elle 
ne découvriroit point en cette rencontre 
l'infamie de Manassez, qu'elle avoit tou- 
jours tenue secrète, pour ne pas rompre 
encore tout à fait avec son mari , et si 
avec cela elle se diroit chrétienne pour 
éluder la juridiction de ces gens -là. 
Mais comme elle les croyoit capables de 
la faire mourir en secret, si elle abjuroit 
leur religion et décrioit leur patriarche, 
pendant qu'elle étoit ainsi entre leurs 
mains , elle se contenta de paroître au 
milieu d'eux d'un air fier et assuré , et 
elle leur parla avec toute la fermeté 
d'une personne innocente. On lui de- 
manda , en lui nlontrant sa chemise, d' où 
venoient ces vers , qui les avoit faits , et 
pourquoi elle avoit si fortement résisté 



ii 



LIVRE TBOTSIÈME. 249 

à son mari pour T empêcher de les voir. 
Elle prit d'abord Wanbergue , qui étoit 
là présent , à témoin de tout ce qu'elle 
alloit dire , et ensuite elle répondit à 
toutes les questions sans se troubler. 
Premièrement , que Téloignement et la 
froideur de son mari pour elle lui fai- 
soient chercher de la consolation dans 
la lecture des romans, dont elle a voit 
rimagination toute pleine ; et que, dans 
ces idées d'aventures dont elle se diver- 
tissoit toute seule , elle s'étoit avisée en 
badinant d'écrire des vers sur de la toile, 
comme d'un jeu propre à amuser une 
personne de son âge. Secondement, 
que c' étoit elle qui avoit fait le madrigal 
sur les noms imaginaires de Climène et 
de Daphnis , et il lui fut aisé de justifier 
qu'elle se mêloitun peu de poésie. Enfin, 
qu'elle n'avoit résisté à son mari, quand 
voulut voir cette écriture, que de peur 
qu'il n'en fît des railleries à ses dépens, 



350 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



comme c'étoit son habitude. Elle con- 
firma tout cela par sa vie retirée , qui 
étoit connue de tout le monde , et elle 
triompha, surtout dans l'assurance où 
elle étoit qu'on ne pouvoit la convaincre 
d'aucune intrigue , ni que Daphnis fut 
un amant eiTectif. « Qu'on le nomme , 
qu'on le cherche, disoit Josébeth en re- 
gardant les rabbins avec un sourire in- 
sultant , qu'on le fasse paroître ce pré- 
tendu Daphnis, et qu'on ne fasse point 
de grâce à Josébeth quand ce fantôme 
aura paru. Mais s'il se trouve aussi que 
Daphnis n'est qu'une chimère, que ceux- 
là soient traités comme des imposteurs, 
qui veulent faire passer un badinage de 
jeunesse pour un manquement de fidé- 
lité. — On ne vous reproche encore rien, 
lui dit Manassez, qui présidoit dans cette 
assemblée; mais vous ne devezpas trouver 
mauvais que, dans le doute où nous som- 
mes , nous obéissions à ce que la loi nous 



n 



LIVRE TKOISliMR. 



251 



prescrit en de telles occasions. — Rab- 
bin, reprit-elle dédaigneusement, je vous 
fais grâce de ne vous répondre autre 
chose, sinon que vous savez mieux que 
personne si Josébeth a de la vertu. » 
Ce vieillard, qui avoit prévu une réponse 
semblable, s'étoit levé avant qu'on l'en- 
tendît pour recueillir les voix , et tous 
ces indignes juges convinrent entre eux 
que Josébeth seroit condamnée aux eaux 
de jalousie. Quand on lui prononça ce 
jugement, elle y parut résolue et s'assit 
pour en attendre l'exécution, qui se fai- 
soit de cette manière , selon qu'il étoit 
marqué dans une cérémonie de la reli- 
gion de Moïse. Si un homme avoit quel- 
que soupçon que sa femme lui manquât 
de foi , il devoit s'adresser aux prêtres 
pour exposer les raisons qu'il avoit d'être 
dans le doute ; et si on les trouvoit fon- 
dées , on lui permettoit d'éprouver la 
vertu de sa femme en présence des per- 




S5â 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



sonnes les plus considérables de toute 
la nation. La méthode de cette épreuve, 
ordonnée par Dieu même en faveur des 
maris jaloux, étoit qu'un sacrificateur 
écrivoit sur du parchemin ces paroles : 
« Périsse misérablement la femme qui a 
manqué de foi à son mari ! » Et après 
que la femme soupçonnée étoit demeu- 
rée d*accord de cette imprécation , on 
racloit de» dessus le parchemin toute 
cette écriture, qu'on lui donnoit à boire 
dans un verre d'eau , avec un succès si 
merveilleux, que si la fenMne étoit inno- 
cente, ce breuvage ne servoit qu'à la 
rendre plus belle ; mais si elle se trouvoit 
coupable , elle n'avoit pi^s plutôt avalé 
cette eau , qu'elle sentoit des douleurs 
horribles par tout le corps et finissoit ses 
jours dans une puanteur insupportable. 
C'est-à-dire que tout cela arrivoit ainsi 
lorsque cette loi ancienne florissoit en 
Judée ; mais ces prodiges ont cessé par la 



LIVBE TROISIEME. 



253 



malédiction générale qui est tombée sur 
le peuple juif. Ce changement étoit trop 
visible pour que Manassez Tignorât , lui 
qui faisoit tant le docteur , et il savoit 
tout aussi bien que les rabbins de Milan 
et de Lisbonne qui en ont parlé de la 
sorte, que les eaux de jalousie n'opèrent 
plus rien. 11 est vrai que ceux-là ont at- 
tribué l'anéantissement de ce miracle à 
la dispersion du peuple juif plutôt qu'à 
l'abolition du culte, s'imaginant contre 
toute apparence que ces eaux mysté- 
rieuses produiroient encore aujourd'hui 
lé même effet qu'autrefois dans la terre 
sainte. Mais du moins ils avouent qu'el- 
les ne font point de mal aux femmes 
criminelles ailleurs qu'en ce pays -là. 
Néanmoins Manassez, qui vouloit à quel- 
que prix que ce fut que cette cérémonie 
servît à son dessein , inventoit des his- 
toires et faisoit des raisonnements en 
l'air pour montrer que ce breuvage des 



â54 



MÉMOIRES DE HOLLANDE. 



temps anciens avoit toujours une vertu 
adnurable. Et la synagogue, qui le con- 
sidéroit comme son oracle , n'osa plus 
désormais en douter. On prépara donc 
tout ce qu'il fialloit ; et quand ce détes- 
table vieillard eut pris le verre afin de 
prononcer dessus quelques prières, pen- 
dant lesquelles tous les autres rabbins 
dévoient avoir la tête baissée , il vida 
dedans un papier qu'il tira de sa poche, 
sans qu'il y parut rien , à cause des ra- 
clures d'encre et de parchemin dont 
l'eau étoit déjà toute troublée. Lorsque 
les oraisons furent dites, et que tout cela 
fut bien détrempé , on fit entrer José- 
beth. La honte de se voir réduite à celte 
indigne extrémité lui donna un vermil- 
lon qui la rendit si belle, que ces misé- 
rables docteurs , qui avoient mis exprès 
leurs lunettes, ne pouvoient se lasser de 
la regarder. Manassez l'exhorta, par une 
confpassion feinte, à ne point s'exposer 



LIVRE TKOISIKME. 255 

i péril certain si sa conscience lui 
dchoit quelque chose , mais de tâ- 

plutôt de mériter la clémence de 
: et des hommes par un sincère re- 
ir. Alors Timpudence de cet hypo- 
, faisant perdre patience à Josébeth 
re son premier dessein : « Donnez, 
in , donnez , dit-elle en tendant la 
i , cette épreuve m'est plus agréable 
celle où vous m'avez mise il n'y a 
ongtemps. » Quand elle eut la coupe 
3 les mains : « Vous nous assurez 
: 5 ô interprètes de la loi , leur dit- 

que ce breuvage-ci fait mourir la 
ne adultère, et que toute autre per- 
e n'en peut recevoir aucun mal? » 
loi toute l'assemblée lui ayant fait 
; de la tête que cela étoit ainsi ,• elle 
anda une autre coupe qui lui fut 
trtée. Ensuite elle versa le liquide 
eurs fois de l'une en l'autre , afin 
e mélange se fît mieux, et partagea 



i56 



MKMOIRES Ur. HOLLANDE. 



également celte eau redoutable dans les 
deux vases, qu'elle présenta à Manassez. 
« Je vous appelois autrefois mon père , 
lui dit-elle d'un air radouci , et je ne 
vous demande plus qu'une grâce , qu'il 
ne vous coûtera pas. de m'accorder. 
Puisque cette liqueur n'est à craindre 
que pour l'épouse infidèle , agi^éez que 
nous la buvions ensemble. Choisissez la 
coupe qu'il vous plaira, je prendrai l'au- 
tre ; ainsi le danger sera tout de mon 
côté. — Ce que vous proposez, répliqua 
gravement Manassez , renverseroit l'or- 
dre de la cérémonie , et nous avons des 
règles auxquelles nous ne pouvons con- 
trevenir. — Ces règles, reprit Josébeth, 
vous sont-elles plus difficiles à franchir 
qu'une balustrade? Et ne vous ai-je pas 
ouï dire à vous-même que vous pouviez 
dispenser des plus étroites obligations 
de, la loi? » A ces paroles les rabbins 
s'entre-regardèrent, conune pour se de- 



iU il 



LIV&E TAOISIKME. 



257 



mander l'un à Tau^re ce qu'elles vou- 
loient dire ; et Manassez, qui s'en aper- 
çut, se leva promptement pour prendre 
encore les voix de l'assemblée sur la 
demande de Josébeth. Le courage qu'il 
remarquoit eti cette jeune femme com- 
mença à le faire trembler, et il eût bien 
voulu n'avoir jamais entrepris une telle 
affaire. Dans cette consultation, les uns 
disoient que ce seroit avilir l'autorité 
des lois, de les soumettre ainsi à la vo- 
lonté des coupables ; et les autres, dans 
l'intention peut-être de contredire , sou- 
tenoient , selon le sentiment du rabbin 
Éliézer, qui ne vouloit pas de mal à 
Josébeth, qu'il n'y avoit point parmi eux 
de loi ni de tradition qui leur défendît 
d'accorder la grâce dont il étoit ques- 
tion ; qu'au contraire , il trouvoit dans 
le rabbin Samuel de Maroc (c'est un de 
leurs patriarches qui n'a parlé que par 
sentences) « qu'il faut oindre le bec 




}^, i 



258 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 






I 



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fies corbeaux , pourvu que les aigles y 
consentent,» c'est-à-dire, qu'on doit 
faire quelque faveur dans les jugements 
quand il ne se fait par là aucun préju- 
dice à la loi. Pendant qu'ils délibéroient 
de là sorte, Josébeth s'étoit mise à ge- 
noux dans un coin et prioit pour la pre- 
mière fois le Dieu des chrétiens qu'il la 
protégeât dans le péril où elle se voyoii; 
et Manassez , de son côté, alla dans une 
espèce de chapelle à la mode des juifs, 
qui étoit là tout proche , afin , disoit-il, 
de consulter les lumières du ciel dans 
la diversité d'opinions où les docteurs 
se trouvoient. Mais il se consulta plutôt 
lui-même sur ce qu'il avoit à faire. 
Enfin , pour éloigner tout soupçon de 
sa conduite et conserver sa réputation , 
il se détermina , et, après avoir pris les 
précautions nécessaires il rentra, et s'é- 
tant remis à sa place : « Dieu veut, dit- 
il d'un visage serein, que nous ayons de 



.7/ 



^/ii 



LIVRE TROISIÈME. 259 

l'indulgence et que nous fassions plus 
que nous ne devons. Oui, fille d'Israël, 
continua-t-il en se tournant vers José- 
beth, vous aurez la satisfaction que vous 
souhaitez , et vous pouvez juger , par 
une condescendance si extraordinaire, 
avec combien d'ardeur nous désirons 
votre justification . » Josébeth , au lieu 
de lui répondre, prit les deux coupes ; 
et, après avoir encore verse le liquide 
trois ou quatre fois de Tune dans l'au- 
tre , elle les présenta à Manassez, afin 
qu'il choisît. Il en prit une, et la vida à 
deux reprises , en invoquant le Dieu 
d'Abraham , d'Isaac et de Jacob. En- 
suite Josébeth leva les yeux au ciel, et, 
haussant sa coupe comme une offrande : 
« Grand Dieii, dit-elle d'un ton de voix 
animé , perdez le coupable et sauvez 
l'innocent ! » Après quoi elle avala har- 
diment cette eau, qu'elle crôyoit propre 
à lui donner la mort. Elle ne se tronx- 



260 



MEMOIBES DR HOLLANDE. 



poit nullement, quoique tout le fonde- 
ment de sa défiance ne fôt autre chose 
que la furieuse aversion qu'elle savon 
bien que Manassezavoit pour elle. Assu- 
rément c'étoit bien assez, puisqu'il n'est 
point de rage pareille à celle d'un amour 
méprisé. En effet, ce méchant vieil- 
lard, qui depuis l'aventure de la balus- 
trade cherchoit à se venger de Josébeth, 
crut enfin l'avoir trouvé dans l'éclat 
que Wanbergue fit contre elle, s'imagi- 
nant à l'heure même , ingénieux qu'il 
étoit, que les eaux de jalousie servi- 
roient à ce dessein avec autant de secret 
et de force qu'il le souhaitoit. Car c'é- 
toit trop peu pour son ressentiment cpi'il 
arrivât quelque malheur à Josébeth par 
une autre main que la sienne \ il falloit, 
pour le satisfaire , que la perte de cette 
inhumaine fiit de sa façon. Dans cette 
pensée il résolut de mettre du poison 
dans ce breuvage, qui devoit passer par 




LIYBE TROlSliME. 261 

ses mains pour le préparer. La difficulté 
étoit de trouver une sorte de poison qui 
ne changeât point la couleur et le goût 
de l'eau ; et après y avoir bien rêvé , il 
se souvint d'avoir ouï dire qu'une cer- 
taine substance étoit infaillible pour 
tuer sans soupçon, parce qu'étant reçue 
dans l'estomac elle le perce de mille 
trous , par où la nourriture s'écoule et 
se perd avant que la digestion ait le 
temps de se faire ; de sorte que la per- 
sonne tombe en phthisie et se voit 
mourir peu à peu sans qu'on puisse dé- 
couvrir si cette maladie est naturelle ou 
causée à dessein. Ce fut donc cette es- 
pèce de venin que Mahassez trouva le 
plus propre à assouvir sa fureur , parce 
qu'étant mêlé dans l'eau avec des ra- 
clures de parchemin, il est aisé de s'y 
méprendre, comme en effet on y fut 
trompé. Il auroit voulu pour beaucoup 
que .Salomonne eut sa part de cette 



lui 



262 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



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i 11 



dose, parce que cette vieille, qui étoit 
une grande parleuse , savoit qu'il n a- 
voit point de conscience et de religion ; 
mais il espéroit bien qu'après s'être dé- 
fait de la maîtresse, la servante ne lui 
échapperoit pas. Si Josébeth ne devi- 
noit pas précisément tout ce détail, elle 
voyoit au moins assez ce que ce pouvoit 
être qu'un breuvage mixtionné par les 
mains d'un ennemi, pour croire qu'il 
ne laisseroit point passer une occasion 
comme celle-ci , dont il étoit le maître, 
sans lui faire sentir sa mauvaise volonté. 
C'est ce qui l'obligea de redoubler ses 
instances pour que Manassez bût des 
eaux de jalousie avec elle, afin d'attirer 
le perfide dans le piège qu'il lui avoit 
préparé. Son adresse n'en demeura pas 
là ; car, prévoyant que le rabbin, après 
avoir vidé son verre, romproit l'assem- 
blée pour se retirer , elle essaya de le 
retenir afin que l'empoisonneur ne pût 






LIVRR T&OISIÈME. 263 

aller dehors chercher des remèdes con- 
tre ce qu'il Yenoit de boire. « La bien- 
séance veut, leur dit-elle à tous, que je 
m'arrête quelque temps ici en votre 
présence , afin que vous jugiez de ma 
conduite par T effet que votre condam- 
nation produira en moi. — Cette eau 
redoutable, interrompit Manassez, n'o- 
père pas toujours à l'heure même, et sa 
vertu est quelquefois suspendue par la 
Providence, qui veut donner ainsi à un 
coupable le temps de reconnoître son 
péché. — J*ai pourtant lu dans la loi , 
reprit Josébeth , que Veau de jalousie 
punit si promptement une femme cri- 
minelle , qu'au même moment qu'elle 
Ta pri§e son corps enfle et son visage 
devient livide. » Pendant que l'adroite 
Josébeth amusoit les docteurs de la loi 
et retenoit ainsi Manassez par cette dis- 
pute , on entendit frapper avec force à 
la porte de la rue, et ce bruit étoit ac- 



264 



HEMOIAES DB HOLLANDE. 



compagne d'un grand éclat de voix qui 
demandoient qu'on ouvrît. A ces cris la 
synagogue alarmée tourna les yeux vers 
Josébeth , comme pour dire que ce tu- 
multe se faisoit pour elle , et afin de dé- 
couvrir dans son visage quel intérêt elle 
y prenoit : « Vous pâlissez , rabbins ! 
s'écria cette courageuse femme. £h! 
où est donc maintenant ce zèle de Sion, 
pour lequel vous parlez si souvent de 
mourir ? » Manassez , plus qu'eux tous, 
craignoit quelque chose de funeste , 
parce que sa conscience lui reprochoit 
qu*il Tavoit bien mérité. En effet, c'é- 
toit le sentiment de la personne qui 
avoit excité cette tempête, que l'on ne fit 
point de gi'âce à ce détestable vieillard ; 
et cette personne n'étoit autre que la 
fidèle Salomonne, qui avoit tant de rai- 
sons de ne point estimer Manassez. Le 
rabbin Ëliézer , qui étoit de ses amis , 
l'avoit avertie, selon sa promesse, que 



LITRE TROISIÈMR. 265 

l>eth alloit être condamnée aux 
'■ de jalousie^ et que le jugement 
que Texécution se feroit tout de 
dans la matinée. A cette nouvelle, 
oionne , aidée de son seul esprit , 
la qu'ils avoient dessein de l'em- 
>nner. De la frayeur qu'elle en eut 
courut en instruire quelques dames 
tiennes qui aimoient Josébeth, et 
leur persuada si bien d'implorer le 
iirs du magistrat pour elle , qu'il y 
les officiers envoyés pour la déli- 
C'étoient eux qui, suivis d'une 
5 de peuple , faisoient le bruit dont 
aat des juifs fut épouvanté. Car ces 
èles voyoient assez que cet orage les 
içoit, et ilç ne savoient si Josébeth, 
» avoient si maltraitée , senoit assez 
reuse pour les en garantir. Dans ce 
e, ils sortirent de leurs places pour 
rotester qu'ils se mettoient à sa mi- 
orde ; et Manassez, auquel une foi- 



266 



MEMOIBES DE HOLLAUDE. 



blesse venoit de prendre, et qui Tempê- 
choit de venir à elle conune les autres, 
lui cria du haut de son siège que c'étoit 
l'occasion de montrer si elle avoit rame 
aussi héroïque qu'on le croyoit. Ces sou- 
missions forcées ne la touchèrent nulle- 
ment, et elle fut quelque temps irrésolue 
sur ce qu'elle avoit à faire. D'un côté 
elle trouvoit de la justice à punir des 
gens qui ètoient indignes de vivre ; mais, 
d'autre part , elle voyoit de la gloire à 
pardonner quand on a la vengeance 
entre ses mains. Cependant le bruit du 
dehors croissoit toujours; et, comme 
on tardoit à ouvrir , un jeune matelot 
qui perdoit patience n'eut pas plutôt 
crié qu'il falloit enfoncer les portes, 
qu'elles furent renversées dans un mo- 
ment. Alors ce peuple fiuieux entra 
confusément , et parce que les plus ar- 
dents marchoient les premiers, Ville- 
neuve se trouva à la tête de tous les 



LIVBE TBOISIEMB. 



2G7 



autres , dans un costume de matelot , 
qu'il avoit pris pour cacher ses desseins. 
Il avoit une hache d'armes à la main, 
dans la résolution où il étoit de massa- 
crer les rabbins , s'il trouvoit qu^ils eus- 
sent fait quelque outrage à Josébeth. 
Elle , qui le reconnut d'abord sous cet 
habit étrange, en soupira de joie ; et, 
quand elle entendit ensuite qu'on de- 
mandoit avec de grands cris où étoient 
ces juifs qui vouloient faire mourir une 
chrétienne , elle se mit à la porte du 
parquet où les docteurs de la loi étoient 
enfermés, et, étendant les bras pour en 
occuper l'ouverture afin que personne 
n'entrât : « Chrétiens qui serez bientôt 
mes frères , s'écria-t-elle , au nom de 
notre Dieu crucifié, pardonnez à des 
infidèles ; et, puisque vous êtes armés 
pour ma défense, contentez-vous de me 
voir ici triompher d'eux. » L'admiration 
qu'on eut d'une générosité si grande 



WXl I 



268 



MEMOIRES HE HOLLANDE. 



i^fi. 



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arrêta cette multitude emportée ; et tan- 
dis qu'on n'entendoit là, un moment 
auparavant, que des imprécations et des 
menaces contre les juifs, on n'y pro- 
nonçoit plus que des louanges et des 
bénédictions pour Josébeth. Mais cette 
estime s'augmenta alors de beaucoup, 
lorsqu'ayant fait signe de la main pour 
qu'on l'écoutât, elle dit tout haut à son 
mari , qu'elle aperçut dans la foule : 
« Seigneur Wanbergue, je vous déclare, 
devant tous les gens de bien que voici , 
que je renonce à la religion des juifs, 
et que je veux devenir chrétienne. C'est 
à vous de voir maintenant si vous vou- 
lez aussi être chrétien ; parce que «i 
vous vous opiniàtrez à ne point changer 
de croyance , je prétends , comme les 
lois l'ordonnent, qu'il n'y ait plus de 
mariage entre nous. » Le HoUandois , 
étonné de ce discours, lui répondit, en 
bégayant , qu'il lui feroit savoir sa vo- 



LIVRR TaOlSIKME. 269 

loDté; et aussitôt il s'esquiva dans la 
foule , de peur que dans les dispositions 
où étoient les esprits on ne lui fît un 
mauvais traitement * . Cette déclaration 
de Josébeth devoit. avoir lieu en pré- 
sence du magistrat , et elle ne la préci- 
pita de la sorte que pour plaire à Ville- 
neuve , qui étoit toujours deyant ses 
yeux. En effet, il se sentit consolé par 
là des inquiétudes mortelles qu'il souf- 
froit depuis huit jours. Néanmoins , la 
joie ne le troubla pas au point qu'il en 
oubliât l'essentiel. Si bien qu'ayant vu 
sortir Wanbergue, et craignant pour 
les intérêts de Josébeth , il partit aussi 

* Le capitaine Vieuxbourg a été tué au siège 
de Casai en 1640. Un autre Vieuxbourg a été 
assassiné en sortant de son lit. Le comte de La 
Fayette vendit sa charge modeste de sergent aux 
gardes françaises , suivant le registre matri- 
cule du dépôt de guerre. 11 moufut en 1684 , 
selon les notes du (!abinet des titres. 



270 



HEMOIKES UE BOLLA\DE. 




de son côté; mais il n'alla pas loin, car 
le syndic de la ville arriva pour avertir 
cette femme forte , que Messieurs , 
comme il les nommoit, la prenoientsous 
leur protection, et avoient envoyé met- 
tre les scellés dans son appartement, 
pour conserver ses droits. A peine avoit- 
il parlé que les principales dames d'Am- 
sterdam se présentèrent. Elles regar- 
doient Josébeth comme un ornement 
de leur sexe, et elles s'entre-disputoient 
toutes Thonneur de lui offrir un loge- 
ment ; mais Mme de Geere , qui étoit 
la plus en état de la recevoir, fut préfé- 
rée , et l'on conduisit Josébeth comme 
en triomphe dans sa maison. La joie 
que cette prompte révolution causa ne 
fut pourtant pas universelle ; car tandis 
que les chrétiens chantoient victoire et 
accouroient de tous les endroits de la 
ville pour voir Josébeth, les juifs, de 
leur côté, déploroient cette journée 



LIVKE TBOISlÈBfE. 271 

comme ime des plus malheureuses qu'ils 
eussent vues depuis longtemps. La con- 
version de Josébeth n'étoit pas la seule 
raison qu'ils avoient de s'afQiger ; une 
autre perte qu'ils firent en même temps 
leur fut encore plus sensible : ce fut la 
mort surprenante de Manassez , que ces 
enthousiastes nommoient le pilier de la 
synagogue et la gloire de leur nation. 
Il avoit senti dans l'assemblée une foi- 
blesse dont on T avoit fait revenir deux 
fois; et, comme Ton pensoit que c'étoit 
la crainte du péril dont il se voyoit me- 
nacé avec toutes ses suites , qui lui avoit 
saisi le cœur , on espéroit que son mal 
ne seroit rien. Mais lorsque le bruit fut 
cessé et que les rabbins s'aperçurent 
qu'il ne vivoit plus , quand ils vinrent à 
sa place, où ils le croyoient seulement 
endormi, on ne peut s'imaginer quelles 
furent leurs lamentations. Enfin leur 
engouement pour ce fourbe étoit porté 



272 



MEMOIRES DK HOLLANDE. 



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si loin , qu'au lieu d'attribuer sa fin à 
quelque cause naturelle, ils prétendoient 
que le zèle de la loi l'a voit causée , et 
qu'il a voit obtenu du ciel de ne point 
survivre à la désertion de Josébeth. Il 
étoit* bien vrai que cette mort étoit un 
coup du ciel , et que ce rabbiq se l'étoit 
attirée lui-même, mais d'une autre ma- 
nière que les juifs ne l'entendoient , 
puisque c' étoit le poison qu'il avoit pré- 
paré pour une innocente qui avoit occa- 
sionné sa mort malgré ses précautions. 
Car quand il eut prisla résolution de faire 
mourir Josébeth par les eaux de jalou- 
sie ^ il s'attendoit si peu à courir le même 
danger , qu'il ne songea nullement à se 
.munir de sûrs préservatifs. Si bien que 
se voyant engagé par honneur à faire 
l'épreuve avec elle, il n'eut que le temps 
qu'il feignit de prendre pour consulter 
Dieu, afin d'avaler un excellent cordial 
qu'il portoit toujours sur lui , et avec 



LIVBE TROISIÈME. 273 

lequel il se croyoit bien assuré. Mais 
soit que la quantité du poison se trouvât 
trop forte, soit que la foiblesse de Tâge 
fit succomber la nature, soit que Texcès 
de la peur empêchât l'effet du cordial , 
enfin ce fameux docteur de la loi* se 
donna le coup mortel qu'il vouloit por- 
ter à un autre, et finit ses jours plu^ 
doucement qu'il ne méritoit. Par des 
raisons toutes contraires à celles - là . 
Josébeth, qui avoit pris du même breu- 
vage 5 n'eut pourtant pas le même des- 
tin , parce que l'endroit de la lettre de 
Wanbergue où il promettoit à Abigaïl 
« de faire toutes choses pour l'acquérir, » 
lui donnant une juste défiance, elle avoit 
coutume de prendre tous- les matins 
d'un merveilleux antidote. De sorte que 
sa grande jeunesse, fortifiée par ce long 

* Voy., pour d*autres aventures arrivées au 
cardinal, les Mémoires de Joly, éd. de Pelitot. 
p. 435 et 466. 

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S74 



mbfOIBES DE HOLLANDE. 



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usage, la mit si bien à l'épreuve du poi- 
son de Manassez , ^41 ne lui en resta 
pas la moindre inconunodité. La joie 
qu'elle eut de se voir en sûreté de ce 
côté-là fut suivie d'une autre qui la 
satisfit bien autant. Ce fut la déclara- 
tion de Wanberçue en bonne forme , 
par laquelle il disoit : « Que ne voulant 
point quitter la loi de Moïse , il lui laisr 
soit^, puisqu'elle devenoit chrétienne, 
' la liberté de choisir un autre mari. » 
Ensuite il rapporta la dot , avec tout ce 
qu'il avoit reçu de Josébeth , plus fidè- 
lement qu'on ne l'avoit espéré. L'impa- 
tience qu'il avoit de se trouver ainsi, à 
son tour, dans une entière Uberté , le 
rendit plus facile à ce dessaisissement 
que les gens de cette race n'ont cou- 
tume de l'être ; et ce fiit un effet de 
l'amour qu'il avoit pour Abigaïl. Car il 
ne fut pas plutôt sorti d'affaire avec 
Josébeth qu'il rechercha ouvertement 



il 



LIVRE TROISIÈME. 275 

cette juive, qui, néanmoins, n'étoit pas, 
de son côté, trop portée à s'engager éter- 
nellement avec un homme qui se mon- 
troit déjà avec empire. «Quoi! disoit- 
elle , il trouve à redire à mes visites ! il 
dit que je devrois faire moins de dé- 
pense et que mes cachets sont trop ga- 
lants ! S'il a maintenant cette audace , 
que ne fera-t^il point quand il sera Je 
maître de la maison ? La vie est déjà si 
courte et si ennuyeuse , que c'est une 
grande folie de s'y faire encore des 
chagrins à plaisir. » Ces réflexions lui 
vinrent aussitôt après que la disgrâce de 
Josébeth eut apaisé sa haine ; et tout 
cela joint ensemble la fit agir, à l'égard 
de Wanbergue, avec assez de froideur. 
Mais comme cette femme n'étoit gou- 
vernée que par ses passions , et que la 
vanité surtout présidoit à sa conduite , 
quand elle vit triompher cette Josébeth, 
avec qui elle s'étoit toujours comparée, 



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276 



niMOI&ES DE HOLLANDE. 



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sa première jalousie la reprit; et sa- 
chant que Wanbergue venoit de rompre 
avec éclat son mariage , elle crut , dans 
cet entêtement de préférence , que tout 
Tavantage seroit de son côté si elle 
épousoit un homme qui aimoit mieux 
demeurer juif avec elle que de se faire 
chrétien avec Josébeth. A cette raison, 
qui étoit souveraine pour elle, il s'en 
joignit quelques autres qui ne lui impor- 
toient pas moins , car le bien que ses 
deux maris lui avoient laissé net pou- 
voit être transporté hors d'Amsterdam, 
parce que , si elle mouroit sans enfants , 
il devoit être employé à un édifice 
somptueux pour la nation portugaise. 
Ainsi elle se voyoit attachée à cette 
grande ville sans qu'il lui fut permis 
d'aller passer sa vie à Bruxelles, comme 
elle l'auroit bien voulu. Mais d'y de- 
meurer toujours veuve, il n'y avoit point 
d'apparence : il lui falloit un mari, 



LIVRE TROISliME. 277 

quand ce n'ei\t été que pour couvrir sa 
réputation et pour excuser dans le 
monde cette humeur trop libre qu'elle 
ne pouvoit contraindre en aucune ma- 
nière. Dans cette nécessité elle n'avoit 
pas à choisir ; il n'y avoit que Wanber- 
gue qui fîiit bien son fait dans toute la 
synagogue, lui qui , avec le rang et la 
fortune qu'il possédoit, pouvoit mieux 
que nul autre entretenir Abigaïl dans la 
splendeur où elle avoit vécu jusqu'alors. 
Toutes ces considérations la fixèrent à 
la fin , et lui firent surmonter la répu- 
gnance qu'elle avoit pour un troisième 
engagement* Si bien qu' Abigaïl devint 
la femme de Wanbergue , et cette al- 
liance servit à consoler les rabbins de la 
mort de Manassez et de la perte de 
Josébeth tout à la fois , autant par les 
présents que ces deux mariés leur firent 
que par les réjouissances de la noce à 
laquelle ils furent tous invités. Comme 



p 




278 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



il y avolt plus de formalités à remplir 
pour le mariage de Josébetli , il ne s'a- 
cheva pas sitôt que celui de ces infi- 
dèles. Avant toutes choses il falloit la 
préparer au baptême , qu'elle n'avoit 
jamais reçu par la tromperie de ses 
parents, et lui enseigner les vérités chré- 
tiennes , ainsi qu'il étoit porté dans la 
consultation de Louvain. Néanmoins il 
y eut des difficultés là-dessus. Car elle 
se trouvoit alors dans un pays où il y a 
amplement à choisir en matière de reli- 
gion, et où la protestante^ qui domine, 
est divisée en plusieurs branches, qui ne 
s'accordent point du tout. Il sembloit 
pourtant que toutes choses l'attiroient 
vers la communion des Gomaristes, Les 
magistrats , qu'elle de voit se rendre fe- 
vorables pour le recouvrement de son 
bien, étoient de ce parti ; elle n' entendoit 
point parler d'aucune autre croyance ; 
on lui amenoit des hommes éloquents, 



hlYKE T&OISIÈBIX. 279 

qui , n'étant contredits par personne , 
n'avoient pas de peine à Tébranler , et 
les dames , qui ne la quittoient point , 
ajoutoient à tout cela des caresses et des 
complaisances qui dévoient apparem- 
ment la persuader tout à fait. Cepen- 
dant Josébeth , qui commençoit à être 
éclairée des lumières du ciel , croybit 
fermement qu'il y avoit une félicité éter- 
nelle , où l'âme ne pouvoit arriver que 
par la voie d'une religion. Mais l'inspi- 
ration qui la conduisoit peu à peu ne 
lui montroit pas encore bien clairement 
ce chemin unique par où elle comptoit 
se diriger. Dans cette incertitude elle 
ne laissoit pas de répondre de fort bon 
sens aux importunités dont on l'obsé- 
doit. « * Je n*aifancerai rien en faisant 

* Tous les passages imprimés en italiques le 
soDt aussi dans Tédition originale. C'était une 
nécessité pour faire ressortir la couleur reli- 
gieuse de plus en plus forte que prenait le livre. 



i80 



MÉMOniiS DE HOLLANDE. 



'■■ J; 



l: W \ 



çe que conseillez , disoit-elle ; car si je 
deviens des pâtres , les Arminiens * di- 
ront que je suis damnée ; et si, au con- 
traire^ Je me mets de leur côté, vous me 
croirez Tiors de la voie du salut. En qui 
voulez-vous donc que je me fie ! Je vois 
qu ils ont de F esprit , de la science^ de 
la vertu ^ un culte et des temples aussi 
bien que vous; ils font des livres et 
vous en faites; ils sont prêts comme 
vous à endurer V infamie et la prison 
pour défendre leurs sentiments ; ils ci" 
tent la sainte Ecriture et vous V alléguez 
de même, Enjfin tout me paroît ésal en- 
tre vous , et je ne vois rien encore qui 
me détermine à prendre un parti plutôt 
. quun autre. Ainsi, en prenant l'un des 
deux ce seroit pour douter toute ma vie ; 
au lieu que je veux avoir l'esprit assuré. 

* G^est une espèce de calvinistes condamDé& 
comme hérétiques au synode de Dordrecht. 
{Èdit. orig.) 



^^^ 



LIVRE TROISIÂME. 281 

// est çrai^ continua-t-elle en souriant, 
que je i^ous ai des obligations que je 
n* ai point à ces gens-^Ià^ et Je prétends 
bien aussi les ressentir tant que je vi- 
vrai. Mais ce sont là des raisons de 
gratitude qui ne doivent point être mê- 
lées dans les affaires de la religion , 
et vous ne voudriez pas ^ sans doute ^ que 
ma reconnoissance allât jusqua me 
faire chrétienne par honnêteté seule- 
ment. » Le plus savant Gomariste d'Am- 
sterdam nommé Hotton^^ qui étoit là 
présent, croyant qu'il étoit de son hon- 
neur de répondre quelque chose à ce 
discours, dît à Josébeth : « Qu'une re- 
ligion ne laissoit pas d'être bonne , 
quoique les esprits y fussent dans des 
' sentiments opposés sur quelques arti- 
cles, pourvu qu'ils s'accordassent dans 

' Claude, célèbre ministre protestant. Voj. 
la Conférence de Bossuet pour la conversion de 
Mlle de Duras. 




Î82 



MEMOIRES DE HOLLAJfDE. 



le fond ; et que la Providence avoit per- 
mis de tout temps qu'il se glissât quel- 
que diversité dans le culte et dans la 
doctrine même, afin d'éprouver les 
élus. » Il cita pour exemple l'ancienne 
loi des Juifs , dans laquelle on distin- 
guoit la dévotion de Samarie de celle de 
Jérusalem , qui éloient tout à fait con- 
traires l'une à l'autre. Ensuite il pro- 
posa le christianisme , qui , demeurant 
toujours saint en lui-même , avoit été 
divisé avec aigreur durant plusieurs siè- 
cles entre les Grecs et les Occidentaux. 
Enfin , il allégua l'Eglise romaine, pour 
laquelle il soupçonnoit que Josebeth 
avoit du penchant; il se trouve dans 
.cette dernière communion , disoit-il , 
deux écoles opposées sur les matières 
|ie la grâce , qui s'entr'accusoient hau- 
tement d'ferreur, sans que les Papistes^ 
toutefois, crussent que cette guerre di- 
minuât en rien l'autorité de leur com- 



LIVBB TROISliME. 283 

munion. D'où il prétendoit conclure à 
la pareille , qu'il étoit injuste de con- 
damner la religion protestante, sur ce 
seul préjugé qu'elle avoit dans son sein 
des Gomaristes et des Arminiens *. 
« Je ne suis point savante , reprit José- 
beth , et tout ce que vous me dites là 
me passe. Mais comme il me souvient 
fort bien des explications que j'ai en- 
tendu faire des livres sacrés , je vous 
répondra\^ seulement sur le premier 
exemple que vous venez de m' alléguer, 
parce que j'en ai quelque connoissance : 
Que le culte pratiqué en Samarie sous 
les rois d'Israël étoit une idolâtrie dé- 
testable, contre laquelle les prophètes 
crioient perpétuellement; au lieu que 
la religion de Jérusalem paroissoit à 
toutes les marques être la seule que Dieu 
eût ordonnée ; en sorte que la corrup- 

* j4insi nommés dé Gomarus, professeur de 
GroningtiCj et d*Jrminius, professeur de Leyde. 



284 



MEXOIBES DE HOLLANDE. 



U :l 




tion de Tune et la sainteté de Vautre 
éclatoient si visiblement , qu'il étoit im- 
possible qu'on s'y méprît. Mais je ne vois 
depuis huit ans, entre les Arminiens et 
les Gomaristes^ aucune différence à la- 
quelle je puisse connoître assurément, 
moi qui suis étrangère , quel est de ces 
deux partis celui que je dois choisir. 
Certainement, si Dieu, qui m'a déjà fait 
faire un si grand pas , vouloit que j*em- 
brassasse la religion protestante , il me 
feroit remarquer dans quelqu'une des 
communions qui la partagent plus de 
certitude et d'autorité que dans les au- 
tres , et c'est ce qu'il ne me montre pas 
encore ; quand il lui plaira de m'éclairer 
davantage , vous me verrez recevoir sa 
lumière avec une parfaite docilité. » D 
est vrai que Josébeth , qui avoit été éle- 
vée , par la politique de ses parents , 
dans la croyance romaine, avoit l'incli- 
nation tournée de ce côté-là, et les égards 



LIVRE TBOISIÈME. 285 

dus à répoux qu'elle avoit choisi la 
fortifioient dans cette disposition. Néan- 
moins, Villeneuve, qui ne la croyoit pp«i 
aussi vivement inspirée qu'elle Tétoit , 
la voyoit avec inquiétude exposée à de 
iPort dangereuses bontés. Il s'abstenoit 
par bienséance de la voir ; mais Salo- 
monne, qui faisoit les messages, ne pas- 
soit pas un seul jour sans lui apporter 
un billet, ou au moins des nouvelles de 
Josébeth. Quand elle lui eut envoyé la 
relation de l'entretien qu'elle avoit eu , 
il en prit l'alarme, croyant qu'elle hési- 
toit encore et qu'elle cherchoit à s'é- 
clairer. Dans cette pensée il s'adressa 
au fameux Masius*, évéque d'Amster- 

* Huet: Masius, mort en 1573, a écrit, comme 
Huet, une dissertation sur le Paradis; c^était un 
écrivain savant et judicieux, dit R. Simon, dans 
VHist. crit, du Vietix Testament. Cet ouvrage dt- 
parti souleva un cri de réprobation en France 
et en Angleterre. Voy. V Appendice, 



286 



MEMOIRES DE HOLLA?(DE. 



u^: 




dam caché et connu des seuls catholi- 
ques ; cet évêque lui promit de dissiper 
les doutes <|ue le discours d'Hotton au- 
roit pu donner à Josébeth. Cependant 
Villeneuve écrivit à cette généreuse 
femme , plus tendrement qu'il n'avoit 
encore jamais fait, pour la disposer par 
ces douceurs extraordinaires à bien 
peser la fin de sa lettre, où il lui disoit : 
Que lé mariage des corps est bien peu 
de chose s'il nest accompagné du ma-, 
riage des esprits; et que la différence 
de religion fait une distance si caste , 
que deux époux entre qui elle se trouve 
sont beaucoup plus séparés quils ne 
sont unis. Ces paroles n'avoient pas sans 
doute un fort grand air de galanterie, 
mais elles étoient pleines de probité. 
Aussi Josébeth en fut si satisfaite, qu'elle 
lui répondit sur cela avec de nouveaux 
transports , et le conjura de ne rien 
craindre de son esprit ni de son cœur. 



LIVRE TBOISIÂHE. 287 

L'assurance qu'il en prît ne Tempécha 
pourtant pas d'envoyer à sa maîtresse 
la réplique de Masius, qu'il trouva très- 
belle , et ce prélat y joignit un billet , 
par lequel il approuvoit qu'elle apausât 
les protestants , sans leur rien promet- 
tre , de peur qu'ils ne la troublassent 
dans ses intérêts, si elle continuoit à 
traiter leur religion avec mépris. Cet 
avis étoit délicat, et elle en profita avec 
tant d'adresse et de conscience , qu'elle 
ne dissimula pas avec eux plus qu'il ne 
falloit. Il est vrai que Técrit de son évé- 
que, qu'elle relisoitsouvent, aidoit beau- 
coup à exciter son zèle , et à instruire 
sa prudence. Elle y voyoit les vérités 
qu'elle devoit embrasser exposées avec 
tant d'agrément et de force , que cette 
seule lecture l'auroit persuadée si elle 
ne l'étoit déjà. Elle étoit charmée sur- 
tout de la conclusion qui portoit : 
« Que V Eglise romaine avoit par-dessus 




â8d 



MEMOIR^^ DE UOLLA^'DE. 



toutes les autres religions faç^antage 
d'une autorité çisible^ souveraine^ évi- 
dente^ à laquelle tous les sentiments se 
réduisent^ et qui , par des décisions 
palpql^les , fait cesser les ambiguïtés , 
les disputes et les dii^isions. De cette 
meulière^ t esprit qui^ partout ailleurs^ 
est balancé entre plusieurs partis éga^ 
lement incertains^ peut ici se fixer n 
quelque chose d'indubitable^ et trouve 
son repos dans r unité seulement. » 
Après avoir ainsi pourvu au salut de Jo- 
sébeth , autant qu'il étoit possible , Ma- 
sius et Villeneuve songèrent aussi à ses 
afïaires ; et poiu* empêcher les lon- 
gueurs qu'ils craignoient qu'on n'ap 
portât à la justice qui devoit lui être 
rendue, ils allèrent à la Haye trouver 
M. deBellièvre, ambassadeur de France, 
a6n qu'il agît auprès des Etats géné- 
raux. En effet, ces messieurs qui , assuré- 
ment, observent une grande équité dans 



LIVBE TE01S1£MK. 289 

toute leur conduite, envoyèrent des or- 
dres à Amsterdam , qui furent si bien 
suivis, que 'dans huit jours Josébeth se 
trouva ^n ëlat ^de partir avec tout son 
bien. On fiit quelque temps à convenir 
du lieu où elle iroit pour son baptême 
et son mariage. D'un côté, Villeneuve 
avoit ses raisons pour ne pas retourner 
sitôt en France , où la guerre civile se 
rallumoit. Masius avoit aussi des consi- 
dérations pour lesquelles il ne devoit 
point mener à la Haye ces jeunes gens , 
qui s'étoienl mis tout à fait entre ses 
mains. Il fut donc arrêté entre eux 
qu'ils' se retireroient d'abord à Bruxel- 
les , ail cet évêque avoit de très-bonnes 
habitudes , et la fidèle Salomonne ne 
manqua pas de les y accompagner. 
Elle détestoit l'impiété des juifs autant 
que sa maîtresse , et elle avoit formé 
aussi, elle, la résolution de les aban- 
donner. Cette petite troupe ne pouvoit 




i90 



MEMOI&RS DE HOLLANDE. 



pas douter d'être bien reçue en Brabant, 
puisque toutes choses contribuoient alors 
à lui faire trouver là un accueil favora- 
ble. Jacques de Bonne*, archevêque de 
Malines , qui étoit avec cela premier 
conseiller d'Etat , passoit pour un des 
plus grands prélats de son siècle. A Tâge 
de cinquante-trois ans qu'il avoit, on ne 
lui en auroit pas donné quarante ; et ce 
grand air de jeunesse , soutenu de sa 
bonté naturelle , le rendoit d'un abord * 
si honnête et si caressant , que les gens 
qui n'a voient nulle nécessité de le voir, 
faisoient naître exprès des prétextes 
pour se donner seulement le plaisir de 

^ J. B. Bossuet, né en 1627, avait cinquante- 
trois ans en 16B0, époque de la publication de 
ce livre, diaprés la dédicace; mais il est évi- 
dent qu'on a ajouté à son portrait des allusions 
qui se rapportent à la régale (1673) et à la 
conférence (1678) avec le ministre Claude, re- 
lativement à la conversion de Mlle de Duras. 



LlYRE TROISIÈME. i29i 

lui parler. En effet, de quelque manière 
que son audience se terminât , personne 
n'étoit trompé dans l'espérance qu'on 
avoit eue d'en sortir avec joie, parce que 
ses refus mêmes, quand il étoit contraint 
d'en faire, étoient accompagnés d'un 
certain agrément , qui charmoit sur 
l'heure le chagrin qu'on avoit de n'être 
pas exaucé. Tant de grâces rassemblées 
faisoient en M. de Malines ce tempéra- 
ment de force et de douceur si néces- 
saire à ceux qui sont élevés sur les 
trônes de l'Eglise, dans les différentes 
occasions dont ils se trouvent comme 
assiégés. Non pas que l'habileté de ce 
grand homme consistât simplement à 
écouter sans faste et à répondre à pro- 
pos, ce sont là les bornes d'une intel- 
ligence commune, mais la sienne alloit 
bien plus loin ; il avoit par-dessus tout 
cela une pénétration d'esprit, une expé- 
rience consommée , et un don de persua- 



292 



MEMOIRES DE UOLLANDE. 



'î t 



der qui le rendoit l'arbitre perpétuel des 
affaires publiques. Avec ces rares talents 
il avoit trouvé le moyen, dans plusieurs 
rencontres très-difficiles, de mettre d'ac- 
cord les droits du sacerdoce et les pré- 
tentions de l'empire , conrnie la loi des 
chrétiens ordonne de ne les point sé- 
parer. Une sagesse si utile à tout le 
monde le faisoit regarder des autres pro- 
vinces et des diocèses éloignés , comme 
le bon génie de la religion et de l'Etat. 
Et ce fut aussi pour honorer ce double 
mérite que , comme il portoit déjà des 
marques sacrées qui l'attachoient au ser- 
vice de Jésus-Christ , il en reçut ensuite 
de secondes , qui l'engagèrent toujours 
davantage dans les intérêts du roi. La 
merveille étoit que tous ces soins du 
dehors, que la charité lui suggéroit, 
diminuoient si peu l'application qu'il de- 
voit à son troupeau , qu'une infinité de 
bonnes œuvres , accomplies alors dans 



WM 



LIVRE TROISIKMK. 293 

l'archevêché de Malines , dont la ville 
de Bruxelles relève , étbient , ou entre- 
prises par son zèle , ou appuyées de son 
crédit , ou achevées par sa libéralité. 
Enfin , par jine ferveur inusitée , il veil- 
loit sur son diocèse par lui-même , sans 
se servir- de vicaires généraux pour le 
gouverner. D'^un autre côté , la cour 
même s'étoit mise sur un pied de dévo- 
tion dont toutes sortes de gens se res- 
sentoient, et comme la conversion des 
infidèles est une espèce de succès auquel 
les plus méchants se font honneur d'ap- 
plaudir, parce qu'il ne leur en coûte 
rien de témoigner de la joie , il n'y eut 
personne dans la ville capitale des Pays- 
Bas, qui ne préparât des acclamations 
pour Josébeth. Celui qui avoit la puis- 
sance souveraine dans ces provinces es- 
pagnoles, sous le roi Philippe IV *, éloit 

• Philippe IV, mort en I660. L'archiduc 



294 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 




F archiduc Lécjpold ; il faisoit pren- 
dre ainsi, par son autorité et par ses 
exemples, les pratiques de la piété à tous 
les Flamands. Ce prince , qui étoit, à la 
mode d'Allemagne, évêque commenda- 
taire de Passaw, ne laissoit pas de pra- 
tiquer dans sa profession séculière le 
plus de cérémonies qu'il pouvoit. Il 
portoit un petit collet , avec des man- 
chettes plates , et récitoit tous les jours 
son ofBce avec le P. Chifïlet *, qui 
étoit son majordome. Cette régularité 

Léopold , qui vivait du temps de la Ligue ^ a été 
alternativement un sujet d'épouvante pour les 
deux partis. (Voy. lesiJUazar.) Le lecteur n'ou- 
bliera pas qu*il entrait dans les vues des auteurs 
de jeter le plus de ridicule possible sur les per- 
sonnages et sur les pratiques religieuses de ce 
pays, malgré la paix signée à Nimègue le iO août 
1678. La paix ne fut conclue avec Tempereur 
que le S février suivant. 

• J. Jacques Chifflet, mort en 1660, n'était 
que médecin du roi d'Espagne. 



LIVRE TROISIÈME. 295 

passoit de sa personne à toute sa mai- 
son. Les pages avoient une heure mar- 
quée pour apprendre à chanter au 
lutrin, comme pour faire leurs exercices. 
Il y avoit sur toutes les portes du palais 
des écriteaux qui offroient quelque 
point de méditation aux passants. On 
voyoit dans les salles des officiers et 
des courtisans attroupés , qui , avec leur 
livie à la main , faisoient semblant de 
dire matines , et tout s'observoit avec 
tant d'exactitude, que c'eût été négliger 
sa fortune que de ne s'en pas acquitter 
sérieusement. Le comte de Salazar', 
qui étoit un plaisant , avoit déjà pensé 
plusieurs fois se perdre par là . Un jour 
il avoit crié aux Suisses , en entrant an 

' Il y avait à Bruxelles, en 1670 , un gentil- 
homme de ce nom attaché au marquis de Mon- 
terey, gouverneur des Pays-Bas. Il semhle que 
Ménage, ce méchant diseur de bons mots, phi- 
lologue utile, excellent poëte italien, mais mau- 




i96 



MEMOIRES UE HOLLANDE. 



palais 5 Deo grattas , comme on fait 
d'abord au portier d'un couvent; et 
étant dans l'antichambre où il trouva 
un cavalier qui demandoit à lever une 
compagnie : « On vous l'accordera sans 
doute , lui dit-il , pourvu que vous sa- 
chiez votre plain-chant. » L'archiduc, 
qui en a voit rçcu des plaintes , avoit 
pardonné à ce comte , à condition qu'il 
ne railleroit plus. Mais il pouvoit si peu 
se retenir, qu'ayant rencontré quelques 
jours après à l'audience un mestre de 
camp qui regard oit dans ses heures , il 
lui demanda, comme s'il eût parlé d'un 
jeu de cartes : « De quoi retourne le 
bréviaire aujourd'hui ? » au lieu de de- 
vais ami, n*a pu se refuser la satisfaction de 
jouer ici son rôle, sous le nom de Salazar, 
connu comme auteur d'un recueil de facétie» 
intitulé : OEillets de récréation en espagnol et en 
françois^ Rouen, 1614, iu-12. Voy. Tallemant 
desRéaux, t. V, p. 214, 



LIVRK TAOlSlKltfF. 297 

mander modestement comme les autres 
quel est l'office du jour ? Le prince en 
fut si fort irrité, qu'il fit dire à Salazar 
de ne plus reparoître à la cour. Enfin il 
sembloit que ce pieux archiduc, à cause 
peut-être qu'il étoit du sang des Césars, 
et allié à la maison de Bourgogne et 
des premiers empereurs, quichantoient ' 
eux-mêmes dans leurs palais les psau- 
mes et les hymnes de l'Eglise, et qui 
les faisoient* chanter à ceux qui al- 
loient leur faire la cour. Ces manières 
iétoient tout à fait dans le goût des Es- 
pagnols; mais les Flamands, qui hono- 
rent Dieu sans tant de façons , n'y pre- 
noient nullement plaisir. Ils aimoient 
mieux la conduite du duc de Lorraine ' , 

' Socrate, Hist^, Ut. VII, ch. xxii (éd. orig.). 

• Gregor. Tut., lib. VIII, cap. xii (éd. orig.}. 

* Charles IV, mort en i675, et dont le ca- 
ractère a été bien dessiné par M. le comte 
(rHaosftonrville. Voy. Hitt, de la réun, delaLarr. 



I ii ^! 



i- V 



29S 



MSMQOXS DK BOIXASDE. 



qid iriroh arec eux en bon boui^eois, 
et qui les faisoit rire. Mais ils n a- 
▼ment pas à choisir ; il falloit qu'ils se 
contraignissent , autant pour avoir part 
aux charges que pour se défendre de 
l'inquisition, qui n'est pas endurante, 
et qui a le secret , quand on la fôche , 
de faire quelque chose de rien. Ces rai- 
sons particulières servirent à rendre 
universelle la fête qui se fit pour Far- 
rivée de Josébeth , et chacun se piqua 
de paroître bon cathohque à force de 
s'en réjouir. Cet empressement éclata ^ 
surtout parmi les gens de cour , quand 
on sut que l'archiduc avoit agréé de pré- 
senter cette nouvelle chrétienne au bap- 
tême ; on n'entendoit au palais que des 
exclamations sur les coups admirables de 
la grâce, et on vouloit même que ce fût 
par les mérites de Son Altesse Impériale, 
que le ciel eût fait ce merveilleux chan- 
gement. Pendant qne le monde confon- 



LIVRE TROISIEUE. 2^9 

doit ainsi ses intérêts et sa vanité dans 
une affaire toute sainte, TÉglise tàchoit, 
de son côté, d'y apporter tout ce__ qu'il 
devoit y avoir de religion et de piété. 
Car l'archevêque , qui faisoit les cho- 
ses avec unB sagesse tout apostolique, 
avoit mis Josébeth dans une maison de 
Dieu, où elle se disposoit, par l'instruc- 
tion et par la prière , à recevoir comme 
il faut le premier des sacrements. Avant 
qu^on le lui administrât , il arriva une 
petite contestation sur ce sujet entre 
l'archevêque et l'abbé Rosetti, qui étoit 
alors internonce à Bruxelles. Celui-ci 
^ prétendoit, comme représentant la per- 
sonne du pape , à qui seul il appartient 
d'ouvrir les portes de l'Église, que José- 
beth ne pouvoit être baptisée qu'après 
avoir comparu en sa présence , pour 
qu'il l'interrogeât. Mais l'archevêque 
soutenoit , au contraire, que la conver- 
sion des infidèles étoit .un fait sur lequel 



300 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



i '(* 



) < 



\: ^' 




son caractère le rendoit naturellement 
délégué du saint-siége , dans toute l'é- 
tendue de son diocèse , sans qu'il eût 
besoin pour cela d'une nouvelle com- 
mission. Et il faut bien dire que la cause 
du prélat étoit la plus juste , puisque le 
conseil d'État , qui lui portoit envie , ne 
laissa pas de prononcer en sa faveur. 
Néanmoins , comme ce grand archevê- 
que , avec toute sa dévotion , n'avoit 
pas son pareil en honnêteté , il envoya 
Josébeth à l'internonee , quelques jours 
avant son baptême , afin qu'il lui parlât 
comme il jugeroit à propos. Enfin, le 
jour étant venu qu'elle devoit être lavée 
de ces eaux saintes qui font les chré- 
tiens, on dressa le trône de l'archevêque 
devant le portail de l'église ; et quand 
il s'y fut assis, revêtu de ses habits pon- 
tificaux, Josébeth sortit d'une maison 
voisine pour aller vers lui. Elle étoit 
parée, selon l'ancien usage, d'une robe 



LIYBV TROISIÈME. 301 

de toile blanche très-fine , et elle avoit 
sur la tête un voile de même couleur. 
Le comte de Svartzembourg, chambel- 
lan de Tarchiduc, lui donnoit la main , 
et la comtesse de Bossu * , qu'on appe- 
loit problématiquement la duchesse de 
Guise , la soutenoit de l'autre côté. Elle 
parut si belle en cet état, que les dames 
qui étoient aux fenêtres, en prirent l'a- 
larme . Mais ce même visage qui les fit 
trembler, les rassura ; il s'y voyoit tant 
de sagesse et de pudeur, aussi bien c[ue 
dans le reste de sa personne, qu'on ju- 
gea aisément que les coquetteries mon- 
daines étoient bien éloignées de son 
esprit. En effet , e|Ie ne songeoit alors 
qu'aux réponses qu'elle alloit faire sur 
les principales vérités de la religion , au 
prélat au-devant duquel elle se mit i\ 
genoux. Salomonne, qui étoit de la cé- 

' Honorée de Glimes de Grimberg. Vov. 
Tallemant des Réaux , t. V, p. 334. 




302 



MEMOIBES DE HQLLA3iDE. 



rémonie, répondoit aussi, tout proche 
de là , aux interrogatoires du grand 
vicaire. Après ce catéchisme et quelques 
cérémonies qui le.suivirent, M. de Ma- 
lines prit Josébeth par la main , pour ia 
faire entrer dans Véglise , qui lui avoit 
été fermée jusqu'à ce moment. Ce ftit 
dans cet instant qu'elle connnença à 
verser quelques larmes de joie , quand 
elle se vit en face des autels ; et cette 
joie redoubla lorsque le pieux archi- 
duc, qui Tattendoit, l'eut approchée des 
fonts baptismaux, où il la nomma, pour 
lui et pour Mme de Bossu , Marie-Léo- 
poldine. La fidèle Salomonne fiit bap- 
tisée à son tour ; et Villeneuve , qui lui 
avoit de si grandes obligations , voulut 
être son parrain , afin de lui protester 
ainsi, de. la manière la plus solennelle, 
la reconnoissance qu'il en vouloit con- 
server toute sa vie. On ne sauroit croire 
les effets merveilleux que le baptême 



LIYAE TROISliME. 303 

produisit chez ces deux personnes. Sa- 
lomonne , c[iii avoit été la plus impar- 
faite , s'en aperçut aussi la prennière. 
Car, de son naturel, elle aimoit à boire, 
et étoit grande parleuse ; ces deux pas- 
sions Tavoient dominée toute sa vie. 
Mais en moins de deux jours elle com- 
mença à se taire sans peine, et à perdre 
le goflt du vin. Ce changement, qu'elle 
sentit sans en comprendre l'origine , 
lui fit croire d'abord qu'elle étoit ma- 
lade, jusqu'à ce que les lumières du ciel, 
se développant peu à peu dans son âme, 
elle connut enfin que c' étoit une nais- 
sance toute spirituelle qui la rendoit 
plus sobre et plus discrète qu'elle n'étoit 
auparavant. Josébeth, qui étoit natu- 
rellement pénétrante, et que la jeunesse 
rendoit plus susceptible d'instruction, 
ne tarda pas si longtemps à découvrir 
ce qui se passoit dans le fond de son 
cœur. Elle se sentit passer tout d'un 



304 



MEMOIEES DE HOLLANDE. 




coup, d'une forte inclination pour les 
ii^Tes galants et pour les habits magni- 
fiques, à une grande indifférence pour 
ces sortes d'amusements ; ensuite , les 
lectures pieuses et les robes toutes sim- 
ples, qu'elle ne pouvoit souffrir autre- 
fois, lui deWnrent supportables, et enfin 
elle se trouva dans un si parfait déga- 
gement de toutes ses inclinations pas- 
sées, qu'elle préféroit le plus triste dés- 
habillé aux parures ordinaires de son 
sexe, et qu'elle ne pouvoit plus rien lire 
qui ne ser\ît à la perfectionner dans la 
vertu. Une semaine de temps opéra tout 
c«» progrès de dévotion en elle ; et au 
premier sentiment qu'elle çn eut, elle 
ne douta point que ce ne fi\t le com- 
mencement de ces inspirations divines 
qu'on lui avoit tant fait espérer. Dans 
cette pensée, elle s'y laissa emporter de 
telle sorte , que Villeneuve en pensa 
désespérer. Car, après avoir laissé JoSé- 



LIVAE TKOISIÈME. 305 

beth les trois ou quatre premiers jours^, 
dans les fervein*s dont il la Yoyoit toute 
transportée , il crut qu'il éloit temps de 
parler de leur mariage. Mais elle en 
reçut la proposition avec une froideur 
qui Fépouvanta. Bien loin d'attribuer 
ce changement à Vinseiuibilité qui lui 
étoit venue pour les joies du monde , il 
s'knagitta que Josébetk, enfilée de l'air 
de la cour , et entêtée de l'admiratioii 
qu'on y avoit pour elle , le youloitquit' 
ter pour le jeune due de Croy* G' étoit 
le cavalier le plus riche et le mieux fait 
de toute la province ; et véritablement 
il avoîtfait quelques actions d'éclat qui 
marquoient une grande passion pour 
Josébeth. De sorte que quand Ville* 
heu^ve lui eut £aât coaine£lre son soup<- 
çoa, cette généreuse femme en fut si 
touchée ^ que toute sa tendresse se ré^ 
veîHa, jusqu'à proadre le soin elle-même 
d'engager M. de Malines à bénir leur 




306 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



union, qui fut célébrée sans bruit quel- 
ques jours après, en vertu d'une signa- 
ture de Rome et avec la permission de 
l'archiduc . Lorsque Villeneuve fiit connu 
pour mari de Josébeth , on le trouva 
digne d'elle , et au jugement de tout le 
monde , nul mariage n'étoit mieux as- 
sorti que celui-là. Car c'étoient deux 
personnes propres à faire, chacune en 
sa manière, sensation dans le monde. 
Aussi la cour s'en ressentit; la beauté 
de Josébeth donna du chagrin aux da- 
mes , et le mérite de Villeneuve fit des 
jaloux. Ce fut ce qui les persuada de 
hâter leur retour en France, pour lequel 
l'archiduc leur donna les sûretés néce*' 
saires, avec toutes les marques possibles 
de sa générosité. Le ciel , qui les avoit 
unis , ne manqua pas de bénir une liai- 
son si belle. Josébeth n'aimoit rien que 
Villeneuve, et lui, de son côté, ne voyoit 
point sur la terre de fortune qui valût à 



IJVKE TROISIÈME. 307 

ses yeux le bonheur de posséder José- 
beth. Mais afin de goûter tant de dou- 
ceurs avec gloire, il chercha quelque 
emploi qui , sans le séparer d'une per- 
sonne si chère , lui donnât occasion , 
brave comme il étoit , de servir ce roi , 
si digne d'être aimé , dont il étoit né le 
sujet. Les choses tournèrent selon son 
désir , et 11 fut pourvu du gouvernement 
d'une place frontière , où Josébeth dé- 
ploya autant de marques de sa charité 
et de son zèle , que Villeneuve y donna 
de preuves de son courage et de sa fidé- 
lité * . Au lieu de regarder avec horreur, 
comme autrefois, seulement une plaie, 
on voyoit alors cette digne femme , à 
l'âge de vingt-trois ans , composer elle- 

' Le godyernement du Berry fut accordé au 
duc de La Rochefoucauld en 1672. On ne lira 
pas sans intérêt nine Apologie encore inédite 
(tans le t. XXII, in-4*, des manuscrits de Con- 
nirt, à la bibliothèque de l'Arsenal. 




308 



MEMOIRES DE HOLLANDE. 



même des remèdes pour les pauvres, 
etappKquer de ses propres mains, sui 
les blessures des soldats , les emplâtres 
qu'elle avoit faits. On atiroit été embar- 
rassé de décider lequel des deux méri- 
toit le plus d'admiration , ou cette belle 
gouvernante , qui trouvoit du plaisir 
dans ces occupations désagréables , ou 
son généreux époux , auquel de jour en 
jour elle devenoit plus chère, lorsqu'il 
la voyoit passer des journées entières 
au milieu des soufirances d'un hôpital. 
Mais ce que l'on peut dire de certain, 
c'est que Jôsébeth considéra toute sa vie 
le siège d'Amsterdam comme la source 
de sa joie , et que Villeneuve ne laissa 
passer aucun jour sans se féliciter lui- 
même d'avoir fait, en la personne de 
Josèbeth , une dès plus belles con- 
quêtes des Pays-Bas. 

FIN DES MEMOIRES DE HOLLANDE. 




LETTRES INÉDITES 



MADAME DE LA FAYETTE. 



Dans Tannée de la mort si surpre- 
nante de Mme la duchesse d'Orléans , 
en 1670, à Saint-Cloud, sous les yeux 
de son amie, nous trouvons celle-ci 
malade à Poissy, sous le nom de du Mas. 
La lettre de Mme de Sévigné , du 
23 mars 1671 , nous apprend aussi que 
les souffrances de la goutte faisaient 
souhaiter la mort à M. de La Roche- 
foucauld , comme le coup de grâce. Il 



310 



LETTRES IMl^UITEft 



ne paraîtra donc pas étonnant de voir 
Mme de La Fayette , malade , incognito 
au couvent de Poissy. Elle avait dû ac- 
courir dès le mercredi de Pâques, 
1*' avril, auprès de son ami, suivant la 
lettre de Mme de Sévigné sous c^tte 
date. Nous la trouvons effectivement 
revenue à Paris, le 6 avril, écrivant au 
médecin Valant , sous son cachet. Ce 
médecin , secondé par ses confrères 
Seron et Le Gargeur, qui ne sapoitpas 
même qui elle était , comme elle le dit 
dans la lettre suivante^ nous a conservé 
des notes sur cette maladie , dans ses 
portefeuilles, résidu de Saint-Germaîn, 
p. 4, n" 2, BibL Imp. Nous en extrai- 
rons trois lettres de Mme de La Fayette, 
qui portent, l'une son cachet, à cou- 
ronne de comte, et TauVre un cachet 
plus simple. Deux autres lettres, datées 
de Faremoutier près Coulommiers, en 
1678, dans lesquelles nous apprenons 




DK MADAME 1>E LA FAYETTE. 3il 

les phases de la maladie de Mme d'Ar- 
mainvflliers , sont adressées au médecin 
Valant. Elle était sœur de Tabbesse, 
Mme du Blé d'Uxelles, alliée à la fa- 
mille de La Rochefoucauld. La der- 
nière lettre est une prière à Valant de 
venir en aide à sa malade dans une cir- 
constance qui ne nous est pas connue. 
Toutes ces lettres , écrites au milieu de 
graves préoccupations, et sans ortho- 
graphe ni ponctuation , souvent dif(i« 
ciles à comprendre , nous font cepen- 
dant assez bien connaître la politesse 
du caractère, la bonté du cœur, et les 
scrupules religieux de celle qui les a 
écrites. Une lettre d'Henriette d'An- 
gleterre, et une autre de Huet, termi- 
nent d'une manière piquante ce petit 
recueil épistolaire , sauvé de Tincendie 
de la bibliothèque Saint-Germain des 
Prés, en 1794, parmi les manuscrits 
du médecin Valant. 









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il '! 



V . h 



ni 




312 



LKTTEKS INÉDITES 



Ce dernier joi»r de mars t67 1 . 



11 y a bientost huit jours que je com- 
mance a prandre du laict de la manière 
dont vous me laves ordoné. Il me semble 
monsieur qu'il n'est pas mal a propos que 
je vous dise comme je men trouve affiu de 
suivre tout ce que vous men dires. Nostre 
nouveau médecin * ma assuré quil vous par- 
leroit de moy mes je suis bien aise de vous 
dire moy même lestât ou je me trouve parce 
que je lay si peut veu qu'il ne ^t pas 
mesme qui je suis. Il me semble que ma 
fluction s'irrite toujours de plus en plus je 
touce nuict et jour, et jay la poitrine et le 
dos si fatigués et si rompus et un si grand 
feu que cela m'incommode extremm«it et 
une si grande abondance de ces eaux sallée 
que je ne puis dormir en repos que des pe- 
tits moments. Je prends mon laict le soir et 
le matin comme vous me l'avez ordonné. 
Ces deux ou trois premiers jours j'avcas un 

' M. Le Gargenr, qui aysit succédé à SeroD. 



DE MAOâWE OF. LÀ FAYF.TTK. 3i 3 

mal de cœur très grand mes présentement 
il se passe beaucoup mes je suis toujours 
cmq heures sans le digérer ayant souirent 
des ra|>ports fort incommodes mes eepen- 
dant ny je ne le vomis ny je ne le rend caillé,' 
ce ffue je me trouve depuis que jen prand 
oe&t un mal de teste continua mes malgré 
to«t cela je le continuerai tant que vous le 
jng««s a propos. Ce qui me fiait àe la peine 
cest que je ne say si je suis en estât de faire 
maigre les vendredi et samedi je vous sup- 
plie ^monsieur de .me faire la gitaoe de me 
mander ce que je dois faire et. je men ra*- 
porteray a ce que vous aures ia bonté de 
pen mander. Je suis très reconnoissantede 
toutes les peines que vous prenes pour moy 
et suis Votre très humble servante. 

Du Mâ«. 



A M, Fiiiant^ médecin ^ à Paris^ 

Je vous ay de très grandes obligations 
monsieur de touites vos bontés je ne mérite 



314 



LETTRES INEDITES 



Ml 

i î 



>l 



pas tous les soins que vous prenes pour moy. 
Si la confiance que jay en vos avis pouvoit 
me donner la santé je. serois déjà gairie car 
de tout je men raporte a ce que vous avez 
la bonté de men dire. Je nai pu continuer 
le laict et jen suis présentement a Teau de 
poulet qui passe beaucoup mieux a ce que 
je trouve. Mes je nen ay encor pris qun 
jour, pour le petit laict je lay vomy caillé 
et nen ai pris que cette seule fois ; ma 
fluctionme paroit si opiniâtre que je ne puis 
espérer den être soulagée. Je pris hier au 
soir ce que vous maves conseillé pour avoir 
la liuict plus tranquille, mes je nay pas 
dorrayun moment et jay toucé sans relaâhe^ 
je ne me décourage pas pour la première 
fois je me suis fort découragée du laûdasnon 
dont jay pris deux fois en ma vie , au lieu 
de me faire dormir il me donne des vomis- 
sements très grands , cela paroit incroyable 
mes cependant il est très véritable et le 
médecin qui men donnoit en vit l'expé- 
rience devant ses jeux. M. Seron ma dit 
quil avoit pris la peine de vous ecrûre po«r 



(i. 



.îl :li 




DE MADAME DK tA FATETTE. Slft 

moi et quil le fera avec soin , mes je suis 
bien [aise] de vous témoigner moi mesme 
- ma reconnoissance pour toutes les peines 
que vous prenez pour moy. 

Du Mas. 

Ce a vrriHei \ . 

Pour M^ Valattiy Mme du Mas, 

( Lettre san» nom de lieu et sans dflle, mais écrite vers 
septembre 4680, d*après uoe note de Valant,} 

Vous me faites trop de grâce monsieur 
davoir la bonté de témoigner de la joie de 
ma meilleure santé , je ne puis asses vous 
dire combien je suis redressée et soulagée, 
de la violence de mon mal de costé , de ma 
toux et de l'abondance de mes eaux sallées, 
mes jay la poitrine fort échauffée , et pour 
cela comme nous serons encor icy quelque 
tems je vais prandre du laict dannesse dix 
ou douze jours , il ma fait fort mal devant 
les eaux, mes tout le monde me le conseil 
et Ion dit quil me fera fort grand bien pré- 
sentement que jay esté fort purgée, vous 



i 
■ i' 




316 



LETTRES INEDITES 



seres surpris de me voir auprès de ce que 
iestois quen je suis arrivée icy ; je vous rend 
conte de tout cela parceque je vous ay lo- 
bligatioD de ce voiage^ et cent mille autres 
dont jauray toute ma vie toute la recon- 
noissance que je dois. Je vous dois aussi , 
monsieur, la meilleure santé de ma pauvre 
sœur Boutard *, je crois que sans vous elle 
seroit morte. Lon me mande quelle a vuidé 
quatre pintes deaux et que cela la extrê- 
mement soulagée , je voudrois bien vous 
estre util a quelque chose et vous pouvoir 
marquer le cas que je fais de votre mérite, 
mes je ne suis bonne a rien , je voudrois 
bien mériter votre estime , pour la mienne 
je vous assure que vous l'avez toute entière 
et que suis votre très humble servante. 

Du Mas. 

* Mme de La Fa^^ette avait été prendre les eaux ik 
Bourbon. 

-^ SaDs doute quelque religieuse qui TaccompagDait. 



DE MADAMK UE LA FAYETTE. 'dil 

A Faremoctier, ce 2(1 novembre i678. 

Je satisfaits avec plaisir au petit service 
que vous souhaites de moy, dont je m'ac- 
quitteray le moins mal qull me sera pos- 
sible. Mme Darminvilliers a eu quinze accès 
de fièvre , quatre avant que de commancer 
le remède de Langjois et deux accès pen- 
dant quelle la pris , ce qui fait en tout dix- 
sept accès , les plus longs étoient de douze 
ou traize heures et les moins de neuf à dix, 
le froy duroit ordinairement trois heures. 

Vous trouverez tout cecy bien mal expli- 
qué, mais monsieur prenez vous en a mon 
peu dàbileté. Madame mordonne de vous 
faire mille compliments de sa part et de vous 
dire qaeHe attent de votre main im méde- 
cin, ne pouvant sen passer icy, ne m'ou- 
bliez pas sil vous plait auprès de Mme de 
Montmartre S personne n'ayant pour elle 

' Françoisc-Rcnée de Lorraine, abbesse de Mont- 
mwtre, née le fO jaOYÎer 462<, morte en <6»2. 



318 



LETTRES INEHITES 



In- r 



'a' 



plus de respect et si je lose dire de parfait 
attachement que je nen ay. Madame me le 
dispute et ce remet aussy a vous pour luy 
rendre de sa part tout les devoirs qu'elle 
nose luy rendre crainte de l'importuner, et 
comptez sii vous plait, monsieur, que je vous 
estimeray toute ma vie comme un parfait 
honneste homme et un véritable amy. 
(Cachet de l'abbesse.) 

A Faremoustier, ce 6 décembre 4678. 

Puisque vous vous contentez de mes ré- 
cits, pauvre et simple avec joie monsieur 
je vais vous les continuer, mais comme la 
fièvre est terminée je pense quil ne me res- 
tera plus rien a vous dire , la fièvre n'étant 
point revenue depuis que Mme Darminvil- 
îiers a recommancé son remède 

Elle demande sy elle se doit purger, et 
moy, monsieur, je vous supplie de maider 
a témoigner à Mme de Montemartre la par- 
faite reconnoissance que jay des ej^tr-eroes 



DE MADAME DE LA FATETTE. 319 

bontés quelle me fait Ihonneur de me faire 
paroîstre sy le respect que je lui dois ne 
me retenoit je Fimportunerois souvent. Ma- 
dame nostre abesse a reçu de sa part un 
présent digne de sa naissance et qui sen 
bien la grande princesse; elle me charge et 
mesdames de Beringhen ^ de vous faire mille 
compliments de leur part. De la mienne, 
monsieur, je vous promet estime et consi- 
deration pour toute ma vie. 

Du Mas. 

(Cachet de Tabbesse avec les 
trois chevrons.) 

A M. Valant. 

( Cette lettre , sans nom de lieu et sans date , mais de 
la même main que les précédentes, est notée comme 
du 96 octobre 4682 |)ar Valant.) 

Je suis fort aise monsieur de la resolution 
que vous avez prise de parler de ce qui se 

' Elles étaient trois sœurs , qui sont devencfes ab* 
l>esiea suocessivement. 




320 



LETTEES INEDITES 



tit tuer si heureusement , que j'ay très bieii 
dormi , et je n'ay senti depuis \À€r aocone 
des incomfmodités que j'avois auparavant il 
est ban de dire quie venant icy vous av€2 
sceu comme j'avois passé la nuit et que sur 
le raport qu'on vous en fit vous ordon- 
nastes que vous n'aviez rien voulu faire 
seavoir que vous ne pussiez vous mesme 
rendre raison de tout on parlera icy de 
inesme, il est aussi fort bon qu'on scacbeee 
(juî regarde Saint-André qui n'est pas si 
bien que moy Marchant est a Paris comme 
il y est allé dans le carosse je vous envoyé 
ce laquais exprès. 

Ce dimanche a onze heures. > 

(Cachet comuiun eu forme 
de lacis croisés.) 

Henriette d* Angleterre à Mme de La Fayette 
en 1666. 

Ce mardy matin. 

Mon rume est tellement augmenté depuis 
ier que je nosse aler ches M* la marquise 



DE MADAME BE LA FAYETTE. 32 i 

de Sablé Car quand bien elle nan aurœs 
pas de peur elle auroit seurement mal au 
cœur et je pence que pour éviter aucun des 
deux inquonvenians il vaut mieus remettre 
|a visite a jeudy Ne croyes pas cependant 
que ce soit par paresse que je manque au 
rendez vous mais seulement .la peur que 
jay quelle nan ait de moy Chaches le dire 
et vous me feres revenir à l'Abaie au bois 
ou ie vas voir Mlle Delvait \ 

Lettre de Huct à M, Vabbe Nicaise., 

(Extr. de la correspondance de ce dernier, à la Diblio' 
thèqu.e impériale, t. l**", p. 07.) 

Avranches, le 2'i janvier 1608, 

. La rigueur de l'hiver , peu de santé et 
beaucoup d'affaires m'ont empêché de rcV 
pondre à vos deux dernières lettres avec 
.ma diligence ordinaire. | Les mêmes obsta- 
cles pourroient encore m'en empêcher | 
surtout un rhume continu accompagné de 

* MUe de Laval, petite-fille de Mme de Sablé. 

U 



h 






^!^' 




32â 



LETTftRS IKEOITE9. 



redoublements et de rhumatismes.... Pour 
ce que vous me mandez de i'amour dés- 
intéressé > je n'en voudrois pas faire les 
dames juges , quelque enclines qu'elles 
soient à Tamour. | Il faut s*en rapporter 
aux théologiens qui voyent mieux les con* 
séquences de cette doctrine , que des folla 
coquettes. | Aussi suis-je bien persuadé que 
M. Leibnitz a voulu se divertir, lorsqu'il 
vous a écrit ce que vous me rapportez. 

N. B. Cette question , digne des anciennes cours 
d'amour. Ta être tranchée par une fille d*Amauld 
d*Andilly» morte au courent de Port-Royal dçs 
Champs, en 1660. Elle répond d*avance à Mme Gayoa 
et aux théologiens : 

n Tout amour qui n*a pas la vertu pour principe et 
la loi de Dieu pour règle , finit toujours par le déses- 
poir. » (Œuvres de S, Eugénie^ Mss de mon cahinet.) 

Voici encore une de ses pensées : 

<ic Les créatures qui ne noos aiment pas assez nous 
irritent, celles qui nous aiment trop nous impor^ 
tunent. » 

FIN DES LETTRES INÉDITES. 



ECLAIRCISSEMENTS 

HISTORIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES. 



La même année que parurent la Prin- 
cesse de Clèpcs et les Mémoires de Hollande^ 
ceux-ci sans privilège, Timprimeur-libraire 
ftlichallet imprimait en même temps la De- 
mofVitration évangélique^ de Huet (1679), 
avec un privilège et une approbation de 
l'évêque de Condom. On y lisait une sortie 
assez vive contre les dissidents : Judœi 
porra^ ac cœtcri religionis hostcs haud minus 
copiose quafn solide refellantur»,,, Datuni 
in palatio San Germano, vin Jul. 1678. 
La sortie a èlè supprimée dans la troisième 
édition de 1690. 

Huet et Ménage, on le sait par la vie de 



324 



ECLAIRCISSEMENTS 




Huet, travaillaient souvent ensemble. Le 
faire de Ménage s'est décelé entièrement 
dans les Essais de médecine ( Paris , 1 689 , 
in-4), de Bernier, auquel il a fourni des no- 
tices biographiques. On peut en voir à la Bi- 
bliothèque impériale un exemplaire curieux, 
avec une clef, où tous les médecins de son 
temps sont satirisés, sous des noms em- 
pruntés. De ce fait , on conclut sans peine 
que la promesse réclamée par le chevalier 
de Méré (voy. V Appendice ^ n" 3) a reçu 
son accomplissement de la même manière, 
c'est-à-dire sous des noms empruntés, 
dans la publication des Mémoires de HoU 
lanile^ 

et Ceux qui passaient pour les lumières 
du clergé , dit Rulhières (pu 94 , t. P', des 
Éclaircissements sur la révocation de l'édit 
de Nantes), employaient à Fenvi leurs ta- 
lents à la démonstration des vérités évan- 
géliques.... Il y avait eu une trêve signçe 
entre Port-Royal et les jésuites, et pendant 
la cessation de leurs hostilités, le fameux 
Arnauld avait tpumé ses armes contre les 



BISTOtllQUiES ET BIBLIOGRAPHIQUES. 3^5 

calvinistes et avait composé son grand ou- 
vrage sur la Perpétuité de la foi. Bossuet 
venait de composer V£.rposition, En un 
mot, le zèle des conversions était la piété à 
la mode. » On vit paraître encore la Reli- 
gion des Hollandois (1673), petit volume 
in-12, commandé par Louvois. Plusieurs 
autres publications devaient concourir au 
même but ; c^étaient le Procès fait aux 
juifs de Metz, V Histoire de trois impos- 
teurs, etc. Une lettre de Bossuet à Nicole , 
mise dans ses œuvres sous la datede169i, 
mais postdatée de beaucoup, ne laisse au- 
cun doute sur ce sujet. 

D'un autre côté , V Histoire de trois im- 
posteursy Padre Ottomano, etc. (1 668 !) est 
d'origine anglaise. Elle a été composée en 
anglais par John Evelyn, conseiller intime 
de Charles II , savant de premier ordre , et 
traduite en français par Richard Simon (en ' 
1673), sous le voile de l'anonyme, comme 
l'original. 

Lorsque l'auteur remit la. deuxième édi- 
tion (1669) à Arlington, ministre dirigeant, 



3i6 



ECLAIECIS6KMENTS 



ce dernier lui dit : There are more chccUs : 
« Il y a bien d'autres fourberies. » 

Je reviens en France. 

Je m'y retrouve en complétant d'abord la 
citation de Cicéron de la page xx, par cette 
autre citation que j'extrais d'un des Opus- 
cules de Nicolas Lefèvre , précepteur de 
Louis XIII , touchant Tavénement de 
Henri IV : Quicumqiie salut i civiuni melius 
cornu Ut ^ licet contra verba legum faciet, 
eas assecutus secutusque esse videbitur^ 
page 2. 

La duchesse d'Aiguillon, née vers 4604 
et morte en 1675, marraine de Mme de 
La Fayette, a beaucoup fait parler d'elle 
dans son temps, et sur la naissance de ses 
neveux et sur ses amours. La reine mère 
Anne d'Autriche n'en avait pas non plus 
une haute opinion, influencée sans doute 
'par le cardinal Mazarin^ (Voy, Mss du 
Louvre, F, 300, et lettre à la reine, Mé- 




' // taburetto ili Mad. di Lussenburg rotto (carnet 
de Mazariné] 



HISTORIQUBS CT BIBLIOCEAPHIQUES. 327 

moires de la Société de J^Histoire de 
France, m-8, t. VI, p. 6i.) On a été 
jusqu'à dire que M. de Lescot , évéque 
de Chartres , Mgr Tévêque de Chalcé- 
doine'et le frère Léon, carme déchaussé, 
avaifijit travaillé au livre de la Perfection 
chrétienne, du cardinal de Richelieu (1 640), 
et que Fimage de la Vierge que Ton voit 
en tète de ce livre, et aux pieds de laquelle 
est ce cardinal à genoux, représente le por- 
trait de la duchesse d^Aiguillon , sa nièce. 
Si Ménage perd , on le pense bien , dans 
l'estime de la ^postérité, par l'édition qu'il 
a donnée de ces Mémoires, avec des inten- 
tions trùs>malveillantes pour la: personne 
qu'il avait aimée, n'importe comment , ptir 
simulacre ou véritablement ' , son bagage 
littéraire en sera augmenté. Il faut lui res- 
tituer : 1» 7 Rifiuti di Pindo^^ Parigi, 1 666, 

' Voy, l'exposé de cette poétique dans les Poésies 
de Malherbe, avec des observations de M. Ménage, 
in-8, p. 458. Paris, -1666 (date de sa conversion vers 
Saplio, Mlle de Sendéry, qui était très-laide). 

' M. G. Meizi les attribue à tort à Brigida Biancbi. 



328 



£CL AIECISSEMENTS 



l } 



ih-î i, aux armes royales sur le tifre niéme^ 
Ce sont des pièces de vers italiens adressées 
à Mlle de Montpensier, Mlle de Vandy, 
Corneille, Racine, Molière, Daniele' (Daniel 
Huet) et autres personnages dont Fauteur 
voulait se concilier les suffrages loisqu'il 
se mettait sur les rangs pour la plac^ 4fi 
sous-précepteur de Mgr le Dauphin ; 2° le 
Recueil de poésies^ par Mme de Lauvergne, 
dédié (ironiquement) à Mme la marquisfide 
Neuville (Mme de La Fayette). Paris, 4680, 
in-1 2 de 1 60 pages ; 3° enfin le Louis d'or 
politique et galant (Paris, 1 661 , in-1 2), sous 
le nom imaginaire d'Isarn , é<:rit sans n , 
dans une pièce adressée à Sapho (voy. les 
Elogia /. Mazarini y 1666, in-fol. très-» 
rare), si bien que ce nom se rapprochait 
assez^ de celui du berger Paris. Ia pre- 
mière pièce du Recueil appartient à LePail- 
leur, dont il y a beaucoup d'épîtres burles- 
ques semblables dans les manuscrits de 
Conrart, à l'Arsenal. 

En voici un échantillon , extrait du 
tome XXII, in-4, de c^s manuscrits. Le 



HlSTOaiQUES KT BIBLIOGRAPHIQUIES. 3i0 

Pailleur mande à Lavergne, gouverneur de 
M. le marquis de Brézé (vers 1638) : 

Un soldat m'apprit l'autre Jour 
Que Pontoise étoit ton séjour ; 
Il me dit tes soins et tes veilles ; 
Il me raconta des merveilles 
De tes fortifications ; 
Il me nomma des bastions, 
Des forts, des pièces détachées. 



Et de plus sa* foi me jura 
Que par ta vigilante adresse 
Cette nouvelle forteresse 
S*en alloit être en tel état 
Que le plus puissant potentat , 
Eût-il pour chef un Alexandre, 
En dix ans ne la sauroit prendre, 
11 me parla fort du marquis *, 
Combien de peuple il s'est acquis, 
Par sa douceur et sa prudence, 
Son courage et sa vigilance. 



' Le marquis de Brézé, tué en 464ft au siégé d*Or- 
liitello, avait ponr précepteur dans le même temps, à 
Pontoise, Hédelin d'Auhignac. 




33i 



ECLIIRCISSEUENT^ 



Mme de La Fayette qui, nous a-t-on dit, a 
réformé le cœur de La Rochefoucauld , s'il 
lui a donné de Vesprit{\oy, p. i 8i). 



une aventure cruelle : les domestiques ravaientploDgé 
dans un tonneau d*eaù du jardin. C*est à cette aveo-- 
ture que fuit allusion la fin de Tarticle Ismexius, dans 
rédition Jannet, donnée par M. Livet, du Dictionnaire 
des Précieuses, Ismenius, y est-il dit, faisait l'amour 
dans les rivières. (Voy. V Anti^Ménagiana , de Bcr- 
nier, et l'article curieux d'IsMENius, p. 228 de la 
première édition de Somaize de la bibliothèque du 
Louvre, avec une clef ancienne, transcrite par le 
P. Adry.) Le nom d'Isarn y paraît déjà douteux ii 
l'auteur de la clef. (Voy. Conrart, t. V, p. 4 45. B. t. 
154, p. 571.) C'est un des personnages du roman de 
CjrruSy de Mlle de Scudéry. Tiasyle, nom tiré du grec 
qa^Acante (Pélisson) applique à Ménage , signifie au- 
dacieux , téméraire. 



^-î^ 



HISTORIQITES £T 31BLIOG11APHIQUBS. .33^ 



c^ 



Q;:;^^ Les curieux et les politiques pourront 
désirer de réunir tous les chaînons des preuves 
qui édaircissent les Mémoires de Hollande dans 
toute rétendue de la. réalité historique. 

Voici des indications propres à les àatisfaire -:. 

i** La lettre ci-après du chevalier de Méré) sans 
s'arrêter aux fausses' dénégations du Mena'- 
giana, 

â° Le portrait du même chevalier dans les der*- 
/i/^r^ ^or/raiVj de M. de Sainte-Beuve. 

3° La correspondance jnanuscrite de Huet, avec 
le Commentaire de dom Poirier, et Je facf 
simile à la suite des éclairci^eraents. 

4" (John Poyuder's) Histoiy of tlie Jesuits, 1816, 
2 vol. in-8, p. 106 et sulv. 

5» Le Diary de John Evelyn , Historjr of three 
impostors et la Sjriva, en anglais, du même au- 
teur. 

Ce dernier ouvrage est à la bibliothèque 
du jardin des Plantes , 177:2, 2 vol. ia-4, dans 



334 



IfiCULIRCISSEnENTS 



:i iû 



lesquels on trouvera l'épttaphe de Tauteur, que 
j'engage à bien méditer. 

Plût à Dieu que ce sublime repentir eût porté 
ses fruits! Un innocent, Titus Oates, eût été 
réhabilité depuis longtemps dans Pestime et la 
vénération des gens de bien, et l'on ne per- 
pétuerait pas des mensonges imprimés, tels 
que ceux-ci contenus dans la Petite Biogruphie 
de S. Jones, d'ailleurs très- exacte ordinaire- 
ment et dans beaucoup d'autres livres. 

Oates ' (Titus) an inf a/nous ckaracter, whote 
publie coiiduct may be found in every history of 
England undet ttte reign of Charles II and 
James IL He was born in {6\9,is mémorable as 
tke pretended discoçerer of a ridiculous popish 
plot, and died, pensioned^ in 1705. (See more- 
over Somers's Tracts, t. IX, p. 239r247, 
édit. de 1813, 13 vol. in-4, Ralph, Oran- 
ger, J. Macpherson , etc.) 

Le catalogue de. la bibliothèque du collège de 
Qermont (Louis- le -Grand) donne en latin 

- . ^ ■ ' " ' ' 

' J^ai été heareax de voir, le 7 septembre dernier, 
dans les liste» du Monitatr^ précieuses. areliivca., le 
nbm d*un Qate^, comme donateur de 100 fr. pbur 
nos inondés, panni les doas de Messine! 




HISTORIQUES F.T BIBLIOGRAPHIQUES. 335 

le titre de la Cons^firatton d'Angleterre ^ par 
Titus Oatesy tandis que, dans la même page, des 
titres de livres anglais sont imprimés en an- 
glais. Pourquoi cette anomalie ? 



c^ 



J'art-îve de Faremoutier (22 septembre), où 
j'ai marqué mes pas sur une belle épitaphe 
d'Anue de Gonzague, encore inédite, je pense. 
Elle a été composée probablement par Bossuet, 
dont les regards d^aigle ont dû fixer les curieux 
chapiteaux de Téglise de la paroisse. Une haute 
antiquité s^y révèle par un grand nombre de 
sigles, intéressants pour Part, et au nombre 
desquels j'ai remarqué le monogramme de 
Charlemagiie, tout semblable à celui qui se 
trouve dans VEvangeUstarium de ce roi, de 781, 
décrit par mon ami T. F. Dibdin , dans son 
Voyage bibliographique en France, traduit eu 
français par mon camarade barbiste Crapelet. 
(Voy. t, IV, p. 50.) 

Je termine ces Éclaircissements par cette 
pensée qui a soutenu mes efifoits dans k» re^ 



f 


1 


1 


i! 


i: 


f 



336 



ECLÀlILCISSEMENTS, ETC. 



diercbes nombreuses qu^ii m'a falla faire .dans 
l'intérêt de la yérilé : 

c U n'y a rien de caché que le ciel ne dc- 
couyre quand il veut : quelques ténèbres qu'on 
répande sur ses actions pour les obscurcir, 
Dieu est une lumière pour les éclairer. » 



■■ ! 




APPENDICE. 

Hier encore T éditeur comptait rédiger un 
exposé de la situation politique et civile des • 
israélites en France et en Angleterre , mais 
il s'est aperçu que ce volume, déjà assez 
fort, prendrait des proportions inusitées. Il 
se décide donc à n'insérer ici que les pièces 
les plus importantes. 

I. 

AVT8 DES SECnOHS DE l'iITTERIEUR ET DE LEGIS-- 
LATIOK DU COlfSEIL d'ÉTAT , QUI A ETE l'oHI- 
6IKE DE LA LEGISLATION ACTUELLE COlfCEBirAllfT 
LES ISRAELITES , FOIVDÉE SUR LES PRIHGIPES DE 

l'Égalité. 
Présidents : Regnauld de Saint-Jean d*Angély et Bigot 
de Préameneu. 

Les sections réunies ont considéré : 
Qu'on ne pourrait dire par une loi que 



338 



APPENDICE. 



les juifs ne jouiront pas des droits de ci- 
toyen sans posséder une propriété , puisque 
la constitution n'y oblige pas; qu'établir 
une règle nouvelle serait la matière d'un 
sénatus-consulte , et que, d"'ailleurs, faire 
une disposition constitutionnelle pouf les 
hommes .professant un culte particulier, 
serait une mesure qui offrirait de grands 
inconvénients, et même de l'injustice, 
puisqu'il est reconnu cjue les juifs payent 
les charges publiques , se soumettent à la 
conscription et remplissent toutes les obli- 
gations prescrites par les lois. ( Imp. impér., 
30 avril 1806, in-4<>, sur l'usure reprochée 
aux juifs des départements du Rhin.) 

IL 




PRÉFECTUBE DU DEPAHTElklEirT DE LA 8EUÏE. 
PAROISSE SAINT- SULPICE, ANNÉES 163<l ET 165&. 

I^aissance et baptême. 

Le i8« jour du mois de mars 1634, a 
été baptisée Marie-Magdeleine, fille de Marc 
Pioche , écuyer, sieur de La Vergne, et de 



APPENDICE. 339 

damoiselle Elisabeth Pena, sa femme; le 
parrain, messire Urbain de Maillé, mar- 
quis de Brezé , chevalier des ordres du roi, 
conseiller en son conseil, maréchal de 
France et gouverneur des villes, châteaux 
et citadelles de Saumur, Calais, pays.... et. 
la marraine, dame Marie - Magdeleine de 
Vignerot , dame de Gombalet. 

Mariage. 

Le 4 5 février 1 655 , a été fait et solennisé 
le mariage de haut et puissant seigneur 
messire François de La Fayette , comte du- 
dit lieu, fils de défunts messire Jean de 
lia Fayette et de dame Margueritte de Bour- 
bon, de la paroisse de Nadde, diocèse de 
Clermont, avec damoiselle Marie-Magdeleine 
Pioche , demoiselle d'honneur de la reine , 
fille de défunt messire Marc Pioche , vivant 
chevalier seigneur de La Vergne, et de 
dame Isabelle Pena, présente audit mariage 
dans cette paroisse ; les bans publiés en la 
paroisse dudit Nadde , sans opposition pour 



a40 



APPENDICi:. 




ledit seigneur de I^ Fayette , dispense des 
trois bans du côté de ladite Dlle Pioche, 
et du temps prohibé par le R. P. prieur 
de Fabbaye de Saint- Germain des Prés, 
grand vicaire de M^ de Metz; ledit mariage 
fait en présence de messire Claude de La 
Fayette , abbé et frère dudit François ; de 
messire Jacques de Bayard, abbé de Bel- 
laigue, cousin et fondé de procuration 
expresse du révérendissime père et desdits 
messires François de La Fayette , évéque de 
Limoges , oncle paternel dudit François de 
La Fayette, de messire Gabriel Pena, 
chevalier seigneur de Saint- Pons, oncle 
maternel de ladite Dlle Pioche ; de haute et 
puissante dame Marie-Magdeleine Dupont, 
duchesse d'Aiguillon, et de plusieurs autres, 
et ont signé. 

Signé : La Fayette, Marie-Magdeleine 
Pioche , la duchesse d'Aiguillon , Marie de 
Rabutin - Chantai , Jeanne de Neufbourg, 
Isabelle Pena , Tabbé de La Fayette , 
G. Pena, J. de Bayard, abbé de Bellaigue. 



ippExniCE. 341 



m. 



LETTRE 164^ DU RECUETL DU CHETALIER MERE. 

Paris, Barbin, 1683; 3 vol. in-12. 

A M. MÉirAGE , 

En lui envoyant les Aventures de Renaud et d^Armide, 
imprimées en 1678, in-12. 

Je VOUS envoie ce livre dont je crois que 
vous ne vous soucierez guère d'abord ; mais 
je vous prédis, vaticinium est, qu'après 
avoir tant lu de grec et de latin , et même 
d'italien , vous quitterez tout cela pour le 
iire ; est enim non magnus , sed aureolus et 
ad i>erhum ediscendus ii bel las. Ce n'est pas 
pourtant le nœud de l'affaire; vous savez 
ce que nous nous sommes promis , et que 
îios intérêts sont si liés que rien ne les 
peut séparer. Je prétends que dès aujour- 
d'hui , ce célèbre jour de votre assemblée, 
.vous soyez encore, s'il est possible , plus 
opiniâtre que M. de ***, et que, sans avoir 
examiné ce livre, vous souteniez à tous les 



»M<M1 



342 



APPENDICE. 



savants que vous n'avez jamais rien vu de 
'meilleur ni de plus achevé. De sorte que 
si cet ouvrage n'est admiré de tout le monde, 
je ne m'en prendrai qu'à vous , si ce n'est 
peut-être à la sottise et au mauvais goût 
du siècle. Ce livre , quoiqu'il soit imprimé, 
n'est pourtant pas encore public , mais il 
pourroit le devenir , et je serai bien aise 
qu'avant que cela soit , vous en obserriez 
jusqu'au moindre défaut » et qu'avec ces 
yeux que vous avez à trouver nodiim in 
scirpo , vous ne découvriez qu'à moi seul ce 
qui ne vous plaira pas. 

IV. 



i 




PORTRAIT DE LA JEUITE REIlfE DE DAMAS. 

( Mme de La Fayette. ) 

Elle n'épargne rien pour se rendre ai- 
mable, elle se montre sous toutes les formes 
où les grâces peuvent paroître. Quelquefois 
elle est si sérieuse et si recueillie en elle- 
même , ([ue les plus hardis n'osent lui rien 
«dire , et quelquefois on la trouve si libre et 



APPENDICE. * 343 

si enjouée, qu'il semble qu'on peut tout 
hasarder pour lui plaire. Si quelque cheva- 
lier se présente mal satisfait de soi-même, 
et qui lui donne à penser qu'il veut s'éloi- 
gner d'elle, ses manières flatteuses le savent 
bien rappeler; et si quelqu'autre s'éman- 
cipe un peu trop , elle l'arrête d'un regard 
sévère. Quand elle paroît triste, et qu'elle 
se retire un peu pour s'entretenir* dans sa 
rêverie, on voit dans ses yeux des larmes 
qu'elle retient de peur d'affliger ceux qui la 
regardeiit. Mais plus elle cache ses ennuis , 
plus elle cause de tendresse; et puis si les 
choses se présentent à son esprit sous une 
plus douce apparence , elle se montre plus 
tranquille , et reprenant un visage ouvert, 
et riant , elle inspire la joie et l'amour à 
tous ceux qiti sont autour d'elle. 

(Extrait des Aventures de Renaud et 
ePArmide^ écrites, comme le dit l'auteur, à 
la satisfaction d'une dame qui parait être 
Mme de Maintenon, déjà en rivalité appa- 
rente avec Mme de Montespan et la famille 
La Rochefoucauld.) 



344 



APPENDICE. 




MA,ItIE-MAGDELEfHE DE LA YERGVE. 
(Mme de I^a Fayette, morte en mai 4693.) 

Elle étoit veuve de M-. le comte de La 
Fayette, .et tellement distinguée par sm 
esprit et par son mérite , qu'elle s'étoit ac- 
quis r estime et la considération de tout ce 
qu'il y avoit de plus grand en France. 
Lorsque sa santé ne lui a plus permis d'aller 
à la cour , on peut dire que toute la cour 
a été chez elle, de sorte que, sans sortir de 
sa chambre, elle avoit partout un grand 
crédit , dont elle ne faisoit usage que pour 
rendre service à tout le monde. On tient 
qu'elle a eu part à quelques ouvrages qui 
ont été lus du public avec plaisir et avec 
admiration. 

{Mercure galéwt, juin 1693, p. 195.) 



APPENDICE. 3&5 

VI. 

LES DÉCHIRBMEKT8 DU COBUB. 

Miirie de Rabutin, plus tard Mme de Sévigné, tiéparée 
de sa jeune amie Mme de La Fayette , qui venait de 
se marier et de partir pour l'Auvergne, augmente 
au lieu d'adoucir son chagrin par le chant. 

Canzonettn» 

Hor, ch'il canto non godo 

DeU'angiel mioterreno, 

Hor, ch' altro suon non odo , 
Che dei mesti sospir, ch*esala il seno, 
Deh ! perché mi si nega , o sorte ria , 
Di spirar fra i sospir V anima mia ? 

Hor, che più non mirate 

Il çol di quei bei rai , 

Luci mie sconsolate. 
Ah ! non v'aprite a questo ciel giammai , 
E se pur di yeder yaghe voi sete, 
Mirate il mio tormento, e poi piangete. 

Hora che a voi si cela 
Il ciel di quel bel viso, 
Hor, che a voi non si svela 




346 



▲PPE?(DICE. 



Quel bel ftol , che col sole ha il bel divûo , 
Poicliè le gioie vostre (ahi !) son finite, 
O ttempratevi in pianto, o non v'aprite. 

Hor si ch' a me fia vile 
La cetra , il pletro , il canto , 
Hor languira lo stile , 
E m' uscirà dagli occhi un mar di pianto , 
£ tra que' flutti amari altri fra poco 
Vedrà sommersu il core, o spento il foco. 

(/ Rîfiuti, p. 92.) ' G. MÉNAGE. 

Traduction libre. 

Maintenant que mon âme n'est plus ravie 
Par le chant de mon ange terrestre ; 
Maintenant que je n'entends plus d'autre se 
Que celui des soupirs exhalés de mon sein , 
Hélas ! pourquoi , sort cruel , m'empéches-ti 
D'exhaler mon âme au milieu des soupirs? 

Maintenant, mes tristes yeux. 

Que vous n'admirez plus les rayons de ce 1 

soleil, 
Ah ! ne vous ouvrez plus pour voir ce beau 
Mais si vous avez envie de le voir, 
Regardez plutôt mon tourment, et puis, plei 



APPENDICE. 347 

Maintenant qu'on tous cache ce visage céleste, 
Maintenant que vous ne voyez plus ce soleil 

éclatant , 
Puisque votre joie, hélas! est finie , 
Ou fondez-vous en larmes , ou ne vous ouvrez 

plus. 

C'est maintenant que tout me pèse,. 
La harpe , la guitare et le chant , 
C'est maintenant que mon style languira , 
Qu'une mer de pleurs inondera mes yeux 
Au milieu de torrents amers ! 
Et que mon cœur sera brisé et ma chaleur 
éteinte ! 

S. T. ESQUIBB. 



N. B. Un lauréat d'un grand établissement de la 
capitale a composé la musique dont la propriétélui est 
réservée. — Elle se vend chez Choudens, rue Saint- 
Honoré, 265. 



FIN DE L APPENDICE. 



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": ' il fi ; 



f 

ADDENDA PRO VEBITATE, 



Au bas de la page 307, ajoutez que Tapologie 
du prince de M arsillac , insérée dans la collée^ 
tion de Conrart , a été publiée dans- une des 
dernières éditions de Mme de Longueville , par 
M. Cousin. 

« 
On lit dans le Journal des Débats, du mardi 
23 septembre 1856 , au sujet de la mort 
d'Hei^riette d'Angleterre, un long article de 
M. l'abbé Dassance, qui raconte a que Mme de 
Gamaches apporta à la princesse, ainsi qu*à 
Mme de La Fayette y un verre d'eau de cbicorée ; 
Mme de Gordon , ^ dame d'atour, le lui pré- 
senta. Elle le but et s'écria aussitôt : Ah ! quel 
point de côté! ah! quel mal! je n^ en puis plus ! » 
Quatre personnes présentes, suivant le récit de 
M. l'abbé , burent aussi de cette eau. Chaque 
siècle a-t-il donc besoin d'une version diffé- 



tiiii 



350 



D^ENDA. 



rente? Le xvii* siècle nous avait fait apparaître 
le chevalier de Lorraine qui 8*était enfui en 
Italie ; le xviu* nous révèle Tobseryatlon de 
Bourdelot < , dans le recueil de Poncet de La 
Grave , et voilà qiie M. l'abbé Dassance est 
tout près d^affirmer que Mme de La Fayette a 
bu sa portion du vidrecome de chicorée , d'une 
capacité bien grande sans doute , puisqu'il au- 
rait servi à cinq ou six personnes ! Quelle car- 
rière ouverte à de nouvelles réflexions ! Notre 
dernier- révélateur, qui n'était pas plus témoia 
que de Lionne, a bien fait de laisser dans le 
vague la participation de Mme de La Fayette ao 
verre d'eau de chicorée, car la lettre touchante 
de Mme de Sévigné, qu'on lit à la page 1S7 
des lettres inédites, publiées par C. X. Gi- 
rault , aurait indait à penser qu'un empoison- 
nement lent et graduel aurait terminé les jours 
de son amie. 




* Voy. la Notice sar le médecin Bourdelot, dans la 
Siogr. méd, ; elle est très-curi^se. 



c^ 



TABLE. 



Lettre à MM. Lahure et Laloux j 

Avertissement de Péditeur v 

Épître dédicatoire au président Roze. ... xvij 

Mémoires de Hollande 1 

Lettres inédites 309 

Éclaircissements historiques et bibliogra- 
phiques 323 

Appendice 337 



I 



' 1 





TïPOCRilPHlE DE CH ... 



DU CŒUR. 



■USIQDE DE CH. poissant, 

Organiste de l'HAtel impérial des Invalides. 



Wne de La Fayette , qni venait de se marier 
ion chagrin par le chant suivant. 



P 



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non go-do 



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es-ti sos-pir ch'e-sa- la il 



m^îztzittf ^ ^ 



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i- a. Deh! per- che mi si 

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%no et la traduction française^ 
Honoré, 2m. 






Pans. — Typ. Adrien Le Clere. 




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